La Valse du Chaos — Chapitre II

Wayan Cahaya-Dharma

TW — Cadavre, Mort

« Tu sais ce que c’est la mélancolie ? Tu as déjà vu une éclipse ? Et bien, c’est ça : la lune qui se glisse devant le coeur, et le coeur qui ne donne plus sa lumière. »
La nuit en plein jour — Christian Bobin

Cinq ans plus tard 

Brusquement, un vent glacial balaya la scène macabre. Il galopa entre les vestes et les écharpes, s’engouffra jusque dans la moelle des hommes plantés face aux vestiges d’un être humain. Une poussée de givre finit d’accabler les personnes présentes. S’ajouta alors un élan de dégoût et de peur. Des banderoles phosphorescentes entouraient l’espace et se reflétaient dans les yeux intrigués comme effrayés des passants. Le chant du lac s’étendait à l’horizon, aussi innocent et insensé que pouvait l’être la nature face à la monstruosité humaine. Les paroles basses, presque mortes qui flottaient au-dessus des policiers se dispersèrent à l’arrivée d’une énième voiture noire. Le moteur ronronna encore un bref instant puis s’éteignit. Un policier de taille moyenne s’extirpa du véhicule. Il lorgna la scène d’un air exténué. Plusieurs officiers s’affairaient, certains photographiaient le cadavre. D’ailleurs, tout le monde imaginait déjà le nom de la meurtrière, mais personne n’osait le prononcer.

L’homme cilla quand il constata ce qu’il restait du corps ; sa stupeur et son haut-le-cœur se trahissaient dans ses yeux fins. La masse putride n’avait plus grand-chose d’humain. Tout son corps avait pris une teinte glauque alors que  ses veines pareilles à des serpents glissaient sous un tapis de chair. Des insectes avaient d’ores et déjà commencé à l’engloutir, bout par bout, petit à petit. En longeant le corps, l’homme voyait grouiller des dizaines de petites bestioles derrière des lambeaux de peau morte. Un parfum putride, pestilentiel, sinua jusqu’à lui. Il en huma une bouffée avant de rejeter l’air dans une grimace douloureuse. 

Douloureux, c’était le mot qui lui venait en premier, lorsqu’il avisait le corps gonflé de la victime. Un œil avait éclaté. Depuis qu’on avait sorti le corps de l’eau, tous pouvaient constater des plaques noirâtres sur sa peau. Le policier passa une main lasse dans ses cheveux courts, lisses et noirs. Il croisa lentement ses bras contre son torse. 

—   Inspecteur Wayan !

Il se tourna vers son assistante. Elle resserrait ses cheveux crépus dans un chignon élégant. Bien que plus petite que lui de quelques centimètres à peine, elle le surpassait en masse corporelle : il pouvait voir les muscles rouler sous ses vêtements. Elle portait un grand bomber pourpre, un simple pantalon sombre et ses lourdes bottes noires sculptaient des traces de pas fermes dans la neige.

—   Iris, la gratifia l’inspecteur alors qu’elle arrivait à sa hauteur.

Elle lui offrit un sourire cordial, auquel il ne répondit pas. Il se contenta d’observer sans un mot les gants de sa collègue, déjà maculés de neige. Leurs pas les menèrent près du cadavre, près de son odeur nauséabonde, de son visage putride et de son teint désaturé. Sa peau gonflée et pâle contrastait avec la vie autour de lui ; elle se reflétait dans les yeux écœurés des agents.

—   Nous n’avons pas encore pu identifier le corps, nous attendons les résultats de l’analyse ADN. Impossible de retrouver des affaires personnelles dans les environs : nous pensons que le corps a été déplacé.

Wayan huma l’air, releva le menton puis son regard cerné de bleu se balada sur un ensemble de roses fanées flottant sur le lac, coincées parfois par une racine.

—   Comme toujours, répliqua-t-il, excédé.

Iris amorça un mouvement pour se gratter la joue et l’avorta bien avant que ses gants sales n’atteignent sa peau noire.

—   Vous pensez, qu’il s’agit…

—   La Rose, oui, la coupa son supérieur.

La Rose. L’une des plus grandes criminelles contemporaines dans le secteur de New York. Son activité dangereuse s’était manifestée pour la première fois deux mois auparavant. Depuis, elle avait assassiné trois personnes en comptant celle-ci. La police avait pu déterminer à partir du second meurtre qu’elle répétait un schéma pour éliminer ses victimes : elle tuait d’abord sa cible avec un poison violent, un dérivé de la toxine botulique sûrement — ils n’avaient pas encore pu s’en assurer. Ils avaient pensé à la toxine de type H, la plus meurtrière, mais sa séquence restait secrète pour empêcher qu’elle soit détournée à des fins destructrices. La Rose n’aurait pas pu être en possession de sa recette. Le plus probable restait la toxine de type A, moins mortelle, mais tout aussi dangereuse. Utilisée à forte dose, elle paralysait ses victimes : d’abord les membres, les muscles, puis les organes. Un à un, ils s’arrêtaient. La victime mourait d’asphyxie bien avant que le cœur ne lâche.

Face au troisième cadavre laissé par la fleur mortelle, les policiers étaient certains d’une chose : ils avaient affaire à une tueuse en série. Wayan souffla lourdement et ses doigts glissèrent le long de l’arête de son nez. Après avoir tué, la Rose embarquait le corps pour l’emmener loin du lieu du crime. Utilisait-elle un véhicule ? Encore une fois, personne ne pouvait en être sûr. La seule chose dont était convaincu Wayan restait que cette criminelle se prenait pour une artiste. 

L’inspecteur s’approcha de la rivière ; son pied buta contre un galet. Il attrapa un pétale après avoir enfilé à son tour des gants en latex. Il l’approcha avec prudence de son nez pour en humer le parfum. Ces derniers gardaient sur eux la présence fantomatique d’essence cosmétique. Une odeur forte, très désagréable en temps normal, très peu représentative ce que les roses pouvaient en général diffuser. Cette fois-ci elle était plus effacée, moins agressive, mais Wayan lâcha tout de même le pétale avec dégoût.

—  Bon, déclara-t-il d’une voix lasse, éreintée par le sommeil. Vous me faites des analyses ADN, voyez si on trouve des traces, on sait jamais. Peut-être qu’elle en aura laissé, cette fois.

—  Bien ! répondit Iris en faisant un signe à deux agents de la scientifique. Concernant la personne qui a retrouvé le corps, on l’a assise près des camionnettes, là-bas. Si vous souhaitez l’interroger.

Elle finit sa phrase et plongea son regard sombre dans celui de Wayan. Quand elle attira enfin son attention, elle lui désigna de son index l’emplacement exact. La témoin attendait à l’arrière du véhicule ; on avait ouvert les portes pour qu’elle s’installe dans le fourgon. Wayan la rejoignit, elle, ainsi que le policier qui la veillait assidûment depuis qu’elle les avait contactés. Les yeux de Wayan se posèrent sur ses jambes, qui pendaient dans le vide puis dans son regard perdu sur les arbres dénudés. Il se racla la gorge. Elle releva le pan de sa couverture sur l’une de ses épaules avant de tourner la tête vers Wayan qui portait un dernier intérêt au cadavre gisant à l’endroit où il l’avait laissé, puis sur la neige muette de tout passage.

—   Je suis l’inspecteur Wayan Cahaya-Dharma, déclara-t-il lentement. On m’a dit que c’est vous qui avez trouvé le corps ?

En réponse, la témoin acquiesça puis déglutit. Ses yeux tombants et peu rassurés se haussèrent vers l’agent qui s’était occupé d’elle, tentant de se raccrocher à celui qui l’avait aidée en premier. Celui-ci les gratifia d’un sourire avant de les quitter d’un pas pressé. L’inspecteur s’attarda sur celle qu’il devait interroger : sur les pattes d’oies sous ses petits yeux, sur les racines de ses cheveux virant au gris, sur sa peau claire mais pas tout à fait beige. Il remarqua que quelques taches de vieillesse parsemaient sa peau, et que des rides creusaient le coin de ses lèvres.

—   Pouvez-vous me décrire précisément comment ça s’est passé ?

Elle humecta ses lèvres gercées, se racla un peu la gorge puis d’une voix rauque entreprit de lui répondre :

—   J’étais… J’étais venue marcher, faire une promenade, vous savez ? J’aime la nature, j-je fais souvent des balades dans la forêt. J’avais garé ma voiture juste là, là, vous voyez ?

Wayan suivit sa main tendue du regard. Une petite Saturn rouge attendait recouverte d’une fine pellicule blanche ; les roues étaient chaînées en prévision de la neige. Il acquiesça pour l’enjoindre à continuer.

—   Je… Hm… Je suis descendue et j’ai commencé à marcher vers le lac. Je pensais en faire le tour… Ensuite, prendre le petit chemin qui va vers le chalet au nord, par là.

Elle s’interrompit pour le lui désigner de la main à nouveau. Wayan opina du chef alors elle reprit :

—   Mais en arrivant près de l’eau, j’ai vu un gros truc… Un gros truc flotter à la surface, alors je me suis demandée ce que c’était. Au cas où c’était un animal mort ou quelque chose. J-je pensais pas…

Elle se stoppa, serra brièvement les paupières puis renifla bruyamment. Wayan lui proposa un mouchoir qu’elle accepta. Il se doutait que la vision et l’odeur du cadavre la troublait. L’avoir touché, l’avoir regardé dans les yeux, inerte, gonflé, déformé, tourmenterait encore ses cauchemars pendant des semaines, si ce n’était des mois.

—   Prenez votre temps.

—   J’ai, euh, pris un bout de bois et j’ai poussé le… je l’ai poussé vers la rive. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que… J’ai appelé la police directement.

Sa voix se brisa sur la fin avant qu’elle ne plonge son nez rougi dans le tissu. Wayan aurait voulu se masser les tempes : un mal de crâne plutôt violent lui vrillait la tête. Il ne savait pas si c’était la fatigue, la lassitude, ou le désespoir. Ses mains restèrent pourtant le long de son corps, elles ne devaient rien toucher d’extérieur à l’enquête.

—   Vous avez touché le corps ? questionna le policier en lançant un regard vers le mort, plus loin.

—   Oui. Oui, pour le retourner. J’ai vu ses yeux… Oh mon dieu quel horreur, je…

Elle ne réussit pas à articuler le reste de sa phrase. Maîtrisée par un spasme douloureux, elle se courba en avant. Elle planta ses mains contre son visage et Wayan fut certain qu’elle laissa échapper un sanglot. La migraine naissante de l’inspecteur sembla cogner contre les parois de son crâne, d’une manière vigoureuse, avec acharnement.

— Vous êtes en sécurité, il se stoppa puis reprit. On va vous emmener au commissariat. Vous devrez faire votre déposition là-bas encore une fois, pour qu’on le note, vous comprenez ?

Les épaules de la témoin s’entrechoquèrent mais elle accepta.

—   Bien, conclut Wayan.

Quelqu’un vint prendre la dame en charge, alors l’inspecteur se dirigea à pas lents vers le cadavre. Iris finissait de noter quelques mots sur son calepin. Elle se tourna immédiatement en entendant son supérieur arriver.

—   Inspecteur !

Wayan la fixa d’un air fatigué puis désigna le cadavre du menton. Iris relut ses notes avant de relever les yeux vers Wayan. 

—   Il s’agit de Claude Delaroche, quarante-cinq ans, professeur des écoles. Il avait été porté disparu il y a deux semaines. Sa famille a été prévenue, elle part pour le commissariat. Avez-vous encore besoin d’observer la scène ou pouvons-nous nettoyer ?

Wayan inspira lourdement et relâcha son souffle. L’effluve désagréable remonta jusqu’à lui. Il y percevait l’odeur de la décomposition, de la mort. Pourtant, et malgré cette puanteur accrue, son nez ne se détachait plus du parfum artificiel qu’il avait reniflé plus tôt, même si l’odeur ne s’était pas réellement accrochée à lui, qu’il ne la sentait plus, et qu’il n’en avait qu’un souvenir flou. Elle lui piquait encore l’intérieur des narines ; il avait l’impression qu’il n’arriverait plus jamais à s’en libérer. Chaque fois qu’il se penchait sur son cas, le parfum de la Rose s’installait en lui comme un parasite et le dévorait de l’intérieur. Il se demanda un instant si la criminelle en avait la capacité.

—   Non, allez-y. Je vais rentrer aussi, poser des questions à la famille. Rejoins-moi dès que t’as fini ici.

—   Compris !

—   Est-ce que Claude avait des ennemis, quelqu’un qui aurait pu lui en vouloir ?

L’inspecteur était assis à son bureau, sa main droite autour d’un stylo à bille, ses pieds croisés sous la table. Face à lui se tenaient les parents de la victime, de vieilles personnes qui semblaient parfaitement comprendre ce qui était arrivé à leur fils. Le père pleurait silencieusement et la mère se retenait, ses yeux larmoyants trahissant son désespoir. Elle hocha négativement de la tête.

—   Tout le monde l’aimait ! Je ne vois pas qui aurait voulu le tuer.

Un reniflement fort s’échappa de son corps. Muet, son mari sortit un mouchoir et le lui tendit. Wayan reprit :

—   Il ne vous a pas paru étrange ces derniers temps ? Son comportement avait changé, peut-être ?

Ils lui répondirent à nouveau à l’unisson d’un mouvement de la tête.

— Vous savez on ne voit pas souvent notre fils, continua la vieille femme. Nous habitons loin l’un de l’autre. Les seuls et rares moments où on passait du temps ensemble c’était pendant les fêtes de famille.

—   Depuis combien de temps ne vous étiez-vous pas vus ?

—   Un mois ? Peut-être deux, il est venu à Noël, en tout cas.

Wayan griffonna quelques notes sur son carnet, mais rien ne lui semblait solide pour faire avancer son enquête. Un souffle peu discret s’échappa de ses lèvres. La femme fronça son nez crochu mais n’osa rien dire. L’inspecteur attrapa sa tasse pour boire une gorgée de café presque tiède, ignora les questionnements dans les regards du couple et les balaya en prenant à nouveau la parole :

—   ­Vous aviez mentionné qu’il était célibataire depuis quelques années. Ça s’est mal passé entre son ex-femme et lui ?

La mère parut hésiter. Son index frôla sa lèvre et elle lança un regard interrogateur vers son mari qui sembla enfin sortir de sa transe. Il se racla la gorge.

—   Il… Hum, il n’a jamais voulu nous dire comment s’était passé leur rupture. Elle est partie du jour au lendemain après une grosse dispute, je crois ? C’est ce qu’il nous avait dit. Ca doit faire deux ans maintenant.

Wayan le jaugea longuement et plissa les yeux.

—   Ah.

Ils acquiescèrent pour renforcer leurs paroles. Wayan se gratta pensivement la tempe avec le capuchon de son stylo.

—   Vous pouvez me donner son prénom et son nom ?

—   Vous allez l’interroger aussi ?

—   Possible, répondit évasivement l’inspecteur en collectant ses feuilles éparpillées sur la table.

Il échangea de brèves poignées de main avec les parents de Mr Delaroche, les quitta d’un air las et se dit que sa journée n’en finissait plus. 

Précédent : Chapitre I — La Rose
Suivant : Chapitre III — La Troisième Ronce

2 Comments

  • Karole

    Vos chapitres se lisent très bien, ils sont courts et fluides (en tous cas, ils passent très vite !).
    Bon, La Rose a l’air de bien s’amuser. Je me demande s’il ne serait pas l’enfant de l’incendie, dans le prologue. Pourquoi fait-il ça ? Comment choisit-il ses cibles ? Pourquoi toutes ces mises en scène ?

    J’ai vraiment hâte de comprendre tout ça 🙂 A très bientôt !

    • Clem Ruadasogno

      Re une dernière fois, Karole !
      C’est cool si tu trouves la lecture fluide ! Ça a été assez difficile de couper tous les chapitres pour qu’ils remplissent à peu près 2/3K pour que la lecture sur écran soit plus agréable que papier :3 Mais on est content•es d’avoir réussi

      Et encore, tes réflexions sont très pertinentes, on a hâte que tu en découvres un peu plus sur nos personnages et sur l’univers !

      Encore merci pour ce commentaire et cette fois, je te souhaite une belle nuit !

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *