La Valse du Chaos — Chapitre I

La Rose

TW — Cadavre, Sexe, Alcool, Drogue


« Quand tu danses… tu sors de toi-même, tu deviens plus grand et plus puissant, plus beau. Pendant quelques minutes, tu es héroïque. C’est la puissance. C’est la gloire sur terre. Et cela t’appartient, chaque soir. »
— Agnes de Mille

Seize ans plus tard

Les rires et les rivières de paroles fusaient à travers les fenêtres sculptées. Une douce lumière éclairait les traits du jeune homme, qui traversait la foule. Il évita les couples dansants, tournoya sur la piste entre les femmes et les hommes exquis puis attrapa un verre sur l’un des plateaux d’argent. Un coup d’œil dans le miroir à sa droite ramena une mèche de sa perruque brune dans son dos. Une fois installé contre une table, sa robe indigo glissa contre ses mollets nus. Il croisa ses pieds chaussés de talons noirs avant de fermer les yeux puis se laissa envahir par le bourdonnement ambiant. Les fenêtres ouvertes amenaient la brise aux convives, faisaient disparaître la sueur de leurs chemises étroites et rafraichissaient les nuques. Il crut voir une ombre se déplacer silencieusement derrière les carreaux. Son rythme cardiaque s’emballa à peine quelques secondes avant qu’il ne soit à nouveau maitrisé. Il porta son champagne à ses lèvres puis but une petite gorgée. La trace de son rouge à lèvre saturé disparut dans les bulles. Ses yeux cachés derrière un masque dentelé, il les rouvrit pour les poser sur l’ensemble de la pièce.

On pouvait se perdre dans le plafond haut, dans les lustres glacés. Le regard se nichait dans le marbre des colonnes, redescendait vers les invités du bal masqué. Il finit par apercevoir sa cible, entouré par des dizaines de faux sourires. Il posa son verre derrière lui, abandonnant sa dernière gorgée avant de se redresser. Encore un regard vers le miroir, il était beau. Un sourire se peignit sur son visage alors qu’il avançait vers son objectif. Il lui adressa un air enchanteur qui rencontra des petits yeux enfoncés dans leurs orbites. Des rides fines parsemaient le visage de sa cible. Le jeune homme effleura du bout de ses doigts la chemise blanche tirée par le ventre du cinquantenaire. Il se pencha vers lui, à peine quelques secondes pour que son parfum s’échappe de son cou puis il recula. Son regard brûlant n’annonçait rien d’autre qu’un plaisir immense. Le bas de sa robe dévoila ses jambes fines lorsqu’il pivota ; le coup d’œil discret de sa future victime ne lui échappa pas. Il flâna vers le grand escalier, lança un regard derrière son épaule et sourit furtivement en apercevant sa proie suivre ses traces d’une démarche badine.

À l’étage, ses doigts glissèrent contre les dalles blanches des murs, face à un long couloir bordé de portes grises. Le jeune homme accéda à la première et poussa sur la poignée. Il rejoignit le lit au centre de la chambre aux tons argentés. Des filaments bleus s’échappaient des coussins alors que les rideaux outremer s’écrasaient sur le sol. Il avait quelques secondes pour attraper la gélule qui paressait dans son soutien-gorge et l’engloutir. À l’aide de sa langue, il la garda précieusement entre sa gencive et ses dents supérieures. Le battant coulissa derrière lui alors il se retourna. Ils étaient seuls. La cible s’avança. De ses doigts potelés, il attrapa les hanches du garçon. Celui-ci noua ses bras autour de son cou puis le poussa vers la fenêtre. Il glissa ses longues mains gantées de noir contre le buste de l’homme, dont les joues rosissaient déjà d’alcool et d’envie. Ce dernier s’humecta les lèvres.

— Vous savez, je n’ai pas l’habitude de faire ça avec n’importe qui, mais vous êtes vraiment une belle jeune femme.

Le jeune homme sourit sans répondre. Il se mordilla la lèvre inférieure puis s’approcha du visage de son interlocuteur. Son souffle effleura la peau de sa joue, puis ses lèvres sa bouche. Il glissa ses doigts contre le corps gonflé de son interlocuteur, coulant son index et son majeur contre les boutons de sa chemise crème. Il les déboutonna lentement tandis que le souffle du plus vieux se suspendait. Celui-ci attrapa brusquement la main du garçon, la pressa sur son propre sexe alors que son autre bras bondissait sur ses fesses. Il rapprocha leurs corps d’un coup sec. Le garçon malaxa le pénis du vieillard à travers le tissu. Leurs lèvres toujours enlacées, il profita du grognement de plaisir de son interlocuteur pour pousser sur sa bouche rosée et huileuse. Leurs langues s’emmêlèrent alors il en profita pour introduire la gélule au fond de la gorge de sa proie.

— Avale, chuchota-t-il sur un ton sensuellement forcé.

— Qu’est-ce que c’était ?

Le garçon sourit. Il coula ses prunelles sur l’entrejambe du vieux riche, dont le bas-ventre semblait déjà en proie à un désir ardent. Il pensait sûrement à une drogue douce, une drogue pour s’amuser. Le jeune homme se recula de quelques pas. De sa voix grave, il lui susurra :

— Tu verras.

Il sourit. L’autre voulut s’avancer mais son corps se figea. Ses yeux s’écarquillèrent, apeurés. Des spasmes terrifiants parcoururent son corps. Des grognements presque sauvages s’échappèrent mais son sourire disparut alors que ses joues retombaient. Ensuite, ce fut ses paupières puis ses sourcils, sa tête qui s’affala contre sa poitrine. Ses grognements s’évanouirent sous sa paralysie. Ses bras ne répondirent plus non plus ; ses jambes le lâchèrent. Il s’effondra, inerte sur le sol. L’assassin sourit encore une fois. Il enjamba le cadavre, ouvrit la fenêtre et le souleva. Il le laissa retomber de l’autre côté alors qu’une bouffée d’air frais s’infiltrait dans la chambre. Le tueur passa lentement sa langue sur ses lèvres, il sentait encore la gélule coincée entre sa gencive et ses dents. Un bruit mat lui annonça que le corps était retombé dans la camionnette qu’il avait garée auparavant sous la fenêtre.

En deux pas, il se jeta à travers la lucarne pour se rétablir avec une adresse féline près du cadavre. Il descendit du coffre ouvert afin de recouvrir ce dernier du drap noir qui avait traîné sur le siège passager. Après avoir fixé les accroches de chaque côté du véhicule, il grimpa derrière le volant et emporta le macchabé.

Il roula pendant une dizaine de minutes, loin de la fête. Les étoiles dansaient au-dessus de son nez, lui dévoilaient leurs sourires. L’assassin les accompagna. Pour la première fois de la soirée, il était certain d’avoir aperçu la silhouette silencieuse qui avait bondi sur le coffre de la voiture pour le suivre. Il n’échouerait pas. Il ne voulait décevoir qui que ce soit. Il allait foncer dans sa vie en ouvrant le ballet d’une grande apothéose. Il tourna à droite sur une intersection plus petite, une route de campagne isolée et déserte. Il s’assura de la présence de grands peupliers sur le rebord de la chaussée avant de se stopper en plein centre de la voie pour commencer son tableau. Il tira le cadavre derrière le volant, l’y assit et s’assura de lui attacher sa ceinture. Après avoir attrapé le sandwich qui traînait dans son sac, il en déchira un morceau, le garda dans sa paume fermée puis laissa tomber le reste sous les pieds du mort. Il lui redressa la tête, ouvrit sa bouche en appuyant sur les joues et enfonça le morceau dans sa gorge. C’était une piètre mise en scène ; peut-être que si on l’étudiait, on découvrirait le sandwich qui n’avait pas été broyé par ses molaires. On découvrirait peut-être la mauvaise trajectoire du sandwich. Aurait-il vraiment glissé sous les pieds de la victime ou aurait-il été projeté plus loin ? Le jeune homme laissa ses questions de côté ; elles étaient insensées. Il ressortit ses doigts maculés de salive glaireuse et il se retint pour ne pas succomber à un haut-le-cœur. Enfin, il arriva au cœur de sa peinture : il défit le frein à main, mit une vitesse puis posa le pied du cadavre sur l’accélérateur avant de se projeter en arrière pour éviter de se faire emporter dans la seconde mort de cet homme. La voiture frappa le cœur de l’arbre de plein fouet dans un fracas époustouflant. Des gerbes blanches, jaunes et rouges s’échappèrent du moteur et une fumée noire se répandit dans les alentours.

Dans un sourire satisfait, le jeune homme observa sa montre. Son sourire s’effaça presque aussitôt. Il ne lui restait plus beaucoup de temps. Il pivota et écarquilla les yeux ; plus aucun véhicule pour rentrer. Une expiration de dépit lui échappa puis il s’élança le plus rapidement possible vers le Centre.

La première impression qu’il offrit à l’assemblée était celle du chaos. Il ouvrit brutalement la porte, attirant tous les regards à la bretelle de sa robe qui dégringolait de son épaule, à sa perruque emmêlée, à son masque qui retombait le long de son nez aquilin. La respiration sifflante, il se redressa, épousseta sa robe puis s’avança dans la pièce. On annonça qu’il ne restait plus que dix minutes. Son examinateur atterrit dans la pièce peu de temps après lui et se rangea immédiatement vers un groupe d’adultes levés pour leur tendre un petit papier. L’assassin plissa les yeux en observant attentivement l’échange avant de se laisser retomber sur la chaise qui lui avait été attribuée. Il repositionna son costume et ôta finalement le masque dentelé ainsi que la perruque, échangeant un regard à la fois amical et espiègle avec son voisin. Ils patientèrent encore.

— Le temps est écoulé, intervint finalement l’un des examinateurs.

Le jeune homme observa sa montre : elle indiquait six heures. Il souffla.

— Nous avons vos notes, nous allons procéder à l’annonce de vos points forts et faibles. Chaque erreur vous coûte cinq points.

L’assassin frotta lentement ses poignets. Il ne voulait pas redoubler, ça le tuerait.

— Anubis.

Le garçon à sa droite se leva, la tête haute.

— Ton temps est d’une heure et trente minutes.

Les autres candidats écarquillèrent les yeux, le souffle court. C’était un record.

— Ton score est de cent. Félicitations.

Anubis huma fièrement l’air puis inclina la tête. Il se rassit devant le regard admiratif et effaré des autres. Les six examinateurs firent le tour des autres candidats jusqu’à ce que leurs regards se portent sur le travesti.

— La Rose.

L’assassin se leva et remonta la bretelle droite de sa tenue.

— Ton temps est de huit heures et cinquante minutes.

— On a plusieurs records dans cette promo, commenta l’un des examinateurs, un sourire en coin flottant sur ses traits.

— Tu as fait un temps lamentable, reprit un autre. Tâche de t’améliorer à l’avenir.

La Rose s’empourpra, baissa le regard.

— Pourtant, ton score est de soixante-cinq. Alors félicitations.

Le tueur hocha la tête dans un silence solennel puis releva les yeux vers ses professeurs, brillants de détermination et de joie. Le rideau se levait enfin !

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2 Comments

  • Karole

    Sacré chapitre ! Du coup, le Centre serait… une sorte d’école des assassins, ou La Rose s’y trouve pour autre chose ?
    J’ai trouvé ça ultra intéressant – stressant, même – et ça fonctionne très bien. La tactique du jeune assassin était aussi théâtrale qu’originale, j’ai beaucoup apprécié. Et puis f*ck pour la trajectoire du sandwich, il a raison x) Pourquoi ce “vieux” riche plutôt qu’un autre individu ?

    C’est triste de voir La Rose se faire démonter par ses examinateurs. Et, pauvre Anubis, mais du coup le contraste me pousse à le détester précocément :’)

    Hâte de découvrir la suite !

    • Clem Ruadasogno

      Re Karole ! Toujours aussi content•es de te revoir !

      Pour toutes tes questions, j’espère que le texte t’apportera les réponses que tu souhaites krkr ! Et c’est marrant que tu détestes déjà Anubis :’) On n’a pas beaucoup de fans de lui en général (pourtant on adore l’écrire !)

      Merci encore pour ton doux message !

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