La Valse du Chaos — Chapitre XXI

Le soleil au milieu de la nuit

TW — Autodestruction, Mention de harcèlement sexuel 

« Le mal, c’est seulement être destructeur ? Si c’est aussi simple que ça, les tempêtes sont malfaisantes. »  
— Le silence des agneaux, Thomas Harris

À l’arrêt d’un feu rouge, Wayan s’attarda sur les piétons. Son regard dansa à travers le bitume, les vêtements, les rétroviseurs et les néons colorés. Le trafic était bondé ; des foules entières comblaient les trottoirs. Un groupe de jeunes attira l’attention de l’inspecteur : un adolescent se jeta sur un autre pour lui asséner un violent bisou dans le cou. Leurs éclats de rire réchauffèrent immédiatement Wayan et un sourire fleurit au coin de ses lèvres. Son esprit se rua vers Esteban. À la pensée de ses grands yeux gris se dardant sur lui, son cœur tambourina contre sa poitrine. Plus qu’une après-midi à tenir pour retrouver l’essence de ses cheveux, la chaleur de ses bras, la douceur de ses caresses. D’une humeur moins aigre, Wayan franchit les portes du commissariat pour rejoindre son bureau et y jeter son carnet. Iris s’approcha de lui.

—   Inspecteur !

Comme le poids de ses informations qui retombait sur ses épaules, Wayan s’affala sur son fauteuil. Il en oublia la raison de sa bonne humeur. En posant son poing contre sa joue, il tapa frénétiquement son stylo contre son bureau.

—   Wayan ?

Après avoir tiré une chaise aux côtés de l’inspecteur, Iris s’installa.

—   En gros, soupira Wayan, Lily se faisait menacer par un mec qui voulait sortir avec elle.

Les yeux de sa collègue s’arrondirent.

—   Tu veux dire que…

—   Ouais. Harcèlement. Pression. Menace. Lis les mails, tu verras.

Iris se pencha sur l’écran et ne se redressa qu’une fois sa lecture terminée. Le regard sombre, elle se tourna vers Wayan :

—  Il habite où ? 

— Les mails ont été envoyés depuis une bibliothèque. 

—   Alors on y va.

 Wayan n’émit aucune protestation.

Un silence crispé accompagna leur trajet en voiture tandis qu’Iris jouait nerveusement avec ses lèvres. À travers le pare-brise, la bibliothèque se dessina. Dans le ciel, le soleil s’imposait pour éblouir la neige entassée sur le bord de la chaussée. Une brise légère accueillit leurs premiers pas sur le trottoir. Peut-être que l’enquête avancerait avec le retour du printemps ?

Iris se glissa la première dans le bâtiment. Le changement d’atmosphère fut brutal : alors qu’un calme cérémonial animait l’endroit, une délicate odeur de poussière et de vieux papiers parvint aux policiers. Une toux légère s’empara du silence. Le son ricocha contre les parois jonchées de romans avant de s’éteindre. D’un pas assuré, Iris se précipita vers l’accueil. Wayan se contenta de la suivre pour faire face à l’homme assis derrière le comptoir. Les yeux fins de ce dernier se perdaient dans la lueur claire d’un écran ; ses traits étaient tirés par une fatigue assommante.

—   Je peux faire quelque chose pour vous ?

Pour montrer son insigne, Wayan releva le pan de sa veste. Iris l’imita sur le champ.

—   Inspecteur Wayan Cahaya Dharma.

—   Et inspectrice-adjointe Iris Cooper.

Iris posa ses paumes contre le comptoir puis se pencha.

—   On peut vous poser quelques questions ?

—   Euh… bien sûr. Vous voulez savoir quoi ?

— Pour utiliser vos ordinateurs, il faut un abonnement ou n’importe qui peut les utiliser ?

— Euh, oui, il faut s’inscrire. Attendez…

Après s’être penché et avoir attrapé un carnet, le bibliothécaire l’ouvrit à une date au hasard.

—  Est-ce que ce serait possible d’avoir accès à cette liste ? demanda Iris. Vous notez les heures et les dates, dedans ?

—   Euh… sûrement, ouais. Vous voulez la liste sur combien de temps ?

—   Un mois.

— Ce mois-ci ? 

Wayan acquiesça. Le bibliothécaire poussa le carnet sur la table et les invita à le feuilleter. 

— Y a tout référé sur trois mois là-dedans.

— On peut le prendre ? s’enquit Iris.

— Euh… Alors, ce serait mieux de rester ici, je pense… J’en ai besoin si des clients veulent utiliser un ordinateur.

Iris s’en empara en le remerciant. À l’abri des grandes étagères, les policiers s’installèrent à une table. Ils y passèrent le reste de leur après-midi. Ils vérifièrent chaque nom, chaque ligne, et chaque page alors que tout autour d’eux, les livres les épiait. Sereins, ils se moquaient des pensées des policiers. Elles entraient en éruption volcanique. Chaque utilisation des ordinateurs était systématiquement comparée aux dates des messages reçus par Lily Warren. Au bout de ce qui parut une éternité à Wayan, il lui sembla que les lignes s’emmêlaient. Elles dansaient les unes avec les autres. L’inspecteur releva la tête, se frotta l’œil. Il avait besoin d’une pause. Il s’excusa auprès d’Iris pour s’éloigner cinq minutes de ces pages interminables. Son pas le traîna jusqu’aux toilettes où il s’aspergea le visage. Froid. Quelques gouttes tombèrent sur le haut de son t-shirt mais ses yeux restèrent focalisés sur le reflet tranquille d’un homme de trente-sept ans. Wayan avisa les cernes noirs face à lui, ses yeux tirés par la fatigue, les petites rides qui se formaient au coin de sa bouche. Il se rinça à nouveau.

Lorsqu’il retourna auprès d’elle, Iris tenta de l’interpeller silencieusement. Wayan s’approcha. Le regard d’Iris brûlait.

— Là ! Regarde. À chaque fois que ce mec s’est inscrit pour utiliser un PC, y a un mail à la même heure, Wayan. À la même heure !

Du regard, Wayan parcourut les lignes qu’elle avait soigneusement reportées. Son espoir grimpa en flèche.

Le commissariat les retrouva une heure plus tard. Pendant de longues secondes, les yeux de Wayan se focalisèrent sur le vide. D’une main lasse, il étira les muscles de son visage. Iris avait pris l’initiative de faire toutes les recherches sur l’identité du harceleur, alors Wayan comptait le nombre de minutes qu’il lui restait à attendre sur cette chaise grinçante, avec ces gens bruyants, dans ce poste puant. Une imperfection sur le mur happa son attention. 

D’après les parents de Lily, cette dernière avait rencontré un garçon avant sa mort. Combien de temps avant, exactement ? Qui était-il ? La langue de Wayan rencontra les gerçures de ses lèvres ; il soupira en s’enfonçant dans son siège. Un homme. Son front se plissa. La Rose. À cause de son nom, ils l’avaient instinctivement féminisée. Ce n’était qu’un pseudonyme pourtant ; un homme pouvait très bien se cacher derrière son masque épineux. Putain. Et si c’était un homme depuis le début ? Peut-être rien, peut-être les deux. Et au final, qu’est-ce que ça changeait ? Sur son poignet, le cliquetis régulier de sa montre lui rappela de vérifier l’heure. Un soupir lui échappa. Quand pourrait-il retrouver Esteban ? Ses yeux se posèrent sur sa collègue qui, à son plus grand bonheur, se releva pour s’approcher de lui. 

— George White.

— Hein ?

— Il s’appelle George White, reprit Iris encore plus révoltée, le mec qui a harcelé Lily. Il a vingt-deux ans, il vit à Manhattan.

Wayan passa une main dans ses cheveux avant de demander :

— On fait quoi ? On demande un mandat tout de suite ou on y va ?

— On y va, non ?

Avec douceur, Esteban revint dans la tête de Wayan.

— J’pense que ce serait mieux d’attendre le mandat. Comme ça, on l’aura par surprise.

À contre-cœur, Iris acquiesça. 

Wayan s’affala côté conducteur. Malgré son besoin fulminant de retrouver la Rose, il savait qu’il était plus sage d’attendre le mandat. Pour le moment, il pouvait se consacrer à Esteban. Plus il s’approchait de l’adresse qu’Esteban lui avait donnée, moins il contrôlait les battements impétueux de son cœur.

Bordée d’immeubles hauts en briques rouges surmontés d’escaliers de secours, la rue s’étendait devant lui. Sa contemplation s’arrêta aux cheveux flamboyants d’Esteban. Celui-ci les avait remontés en chignon, dévoilant sa nuque claire. Quand Wayan s’extirpa de son véhicule, un vent doux, loin d’une bourrasque glacée d’hiver, caressa son manteau. Il claqua la portière. Plongé sur son téléphone à l’abri d’un lampadaire, Esteban se mordait l’ongle. Un sourire inconscient se peignit sur les lèvres de Wayan.

—   Esteban !

Ce dernier releva instantanément le visage vers le brun. Sa lèvre inférieure trembla ; ses yeux s’emplirent de larmes.

—   Wayan…

À s’en blanchir les phalanges, Esteban serra son téléphone avant de fendre l’air pour plonger dans les bras de Wayan. Ses mains agrippèrent sa veste. Un sanglot déchira sa gorge. Pris au dépourvu, Wayan glissa ses mains dans le dos d’Esteban. Mieux il comprenait les sentiments qui accablaient son amant et plus son étreinte se resserrait sur son corps.

—   Je suis là, souffla-t-il.

De bas en haut, dans un mouvement régulier, il effleurait son dos. Les épaules d’Esteban se secouaient alors que ses pleurs asséchaient la gorge de l’officier. Ce dernier ne savait pas quoi faire face à la respiration irrégulière du roux. Sans explications, il se sentait faux et hypocrite en murmurant que tout allait bien se passer. Pourtant, il savait qu’il resterait là pour lui.

—   T’es en sécurité, ok ?

Wayan caressa le haut de son crâne.

—  Inspire doucement et longuement.Ça va aller, ok ?

Un passant lui jeta un regard mi curieux mi désolé. L’inspecteur l’ignora. Il préféra se concentrer sur Esteban, qui, petit à petit, se calmait. Après une suite de mots plaintifs que l’inspecteur ne saisit pas, Esteban renifla. Wayan inclina légèrement la tête.

—   Esteban ?

—   Je suis désolé.

Wayan posa son menton sur le sommet de sa tête. Au bout d’un moment, Esteban sortit un paquet de mouchoirs pour essuyer ce qu’il lui restait de larmes et effacer sa morve.

—   Je suis désolé, murmura-t-il.

—   Tu veux en parler ?

Silence. Les doigts d’Esteban enchaînèrent son propre poignet. Sa peau blanchit sous son effort. La main de Wayan accompagna son geste dans une supplique muette : ne te fais pas de mal. Esteban finit par hésiter : 

—   Peut-être plus tard…

Pour sortir de cette atmosphère, il inhala une grande bouffée d’air.

— Bon ! Je devais te montrer quelque chose.

— Ah ? 

L’effet fut immédiat. Le visage d’Esteban se peignit d’empressement et de bonne humeur. En plaquant sa paume à celle de Wayan, il se mit à le tirer le long de la rue.

—   Tu vas deviner vite !

Wayan se laissa entraîner. Quel changement drastique. En quelques pas à peine, ils se retrouvèrent près d’un bâtiment et, d’une main adroite, Esteban chercha son trousseau de clé. Taquin, il l’agita sous le nez de Wayan Ce dernier haussa un sourcil. 

— Quoi ?

Esteban ne répondit rien qu’un sourire avant de franchir le porche. Un certain charme se dégageait de l’entrée sobre et étroite. Wayan se mordit la lèvre.

—   Viens ! s’exclama Esteban. C’est un peu plus haut !

Sur ces mots, il se hissa rapidement jusqu’au dernier étage ; Wayan s’empressa de le suivre. Quand il atteignit le cinquième palier, Esteban déverrouillait déjà la porte de son appartement.

—   Bienvenue chez moi !

Ils laissèrent leurs vestes à l’entrée.

—   Je te fais visiter ?

—   Avec plaisir.

Un sourire s’épanouit sur la figure rougie d’Esteban. L’air curieux et amusé, Wayan jaugea chaque pièce. De nombreuses plantes fleurissaient un peu partout, comme si Esteban ne savait pas encore où les placer : suspendues au plafond ou dans des pots ocres posés sur les meubles. Sur la table de chevet, Wayan distingua quelques sachets de graines. Il avait envie de tout savoir, tout connaître, tout voir de lui. En passant devant un petit bonzaï taillé, la crainte que ses sentiments ne soient pas réciproques le frôla. Mais il ne pouvait s’empêcher d’espérer, comme un papillon attiré par sa lueur. Il s’humecta les lèvres et, alors qu’il franchissait l’encadrement de la salle de bain, il demanda  :

—   C’est ton truc le jardinage, hein ?

Esteban fit volte-face.

—   Plutôt les fleurs, en fait. Le jardinage, ça comprend aussi le potager et j’aime pas beaucoup le potager. Je vois pas l’intérêt de faire pousser des trucs sous terre si c’est juste pour les manger ensuite. On peut même pas les admirer. En plus, la plupart du temps, c’est moche.

Wayan laissa échapper un rire ; Esteban planta ses mains contre ses hanches

—   Entre nous, est-ce que tu sais vraiment à quoi ça ressemble une carotte ?

— Ouais ?

— Je te parle pas de ces trucs remplis de pesticides qui sont super beaux mais dégueulasses que tu trouves dans les supermarchés. Non, j’te parle des trucs difformes couverts de terre avec la racine au bout. T’as déjà vu de vraies carottes ?

—   Oui, merci, je sais à quoi ça ressemble une carotte, ricana Wayan.

Esteban lui offrit un coup d’œil sceptique avant de se détourner. Ils reprirent la visite du petit appartement : un cocon agréable. Esteban se pencha pour capter son regard.

—   T’as faim ?

—   Je crève la dalle.

Un petit sourire naquit au coin de leurs lèvres avant que Wayan ne sorte son téléphone.

—   On commande ?

—   Tu préfères pas que je cuisine ? lança Esteban.

Dubitatif, Wayan laissa un fin sourire naître à la commissure de sa bouche. Esteban se renfrogna.

—   Je cuisine bien.

—   Ok, mais tu vas cuisiner des vraies ou des fausses carottes ?

Wayan laissa échapper un filet de bonheur alors qu’Esteban éclatait de rire. À pas fermes, le roux tira Wayan jusqu’à sa cuisine. Leurs sourires ne les quittaient pas. En s’accoudant à la table, Wayan observa son amant s’affairer. Esteban était éclatant. Sa prestance, comme une vague, submergeait Wayan. Ça ne le dérangeait pas plus que ça ; c’était son printemps au milieu de l’hiver, sa chanson au milieu du silence, son soleil au milieu de la nuit. C’était Esteban.

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