La Valse du Chaos — Chapitre XX

Le mystère de la rose jaune

TW — Cadavre, Harcèlement

« The same blood runs in every hand
You see it’s not the wings that make the angel »
— U turn, Aaron

Une lumière vive filtra à travers les vitres de la grande serre. Au-dessus d’une foule, le chant d’un oiseau se suspendit. L’attroupement, derobé derrière un bandeau jaune fluo, levait la tête, tirait le cou, se levait sur la pointe des pieds. La police lui ordonna de s’éloigner tandis qu’Iris s’y frayait un chemin difficile. En s’excusant promptement envers un homme qu’elle venait de bousculer, elle franchit les bandes saturées, la boule au ventre. Un parfum floral parvint à elle ; de nombreuses plantes au centre de parterres se hissaient avec élégance vers le ciel couvert. Iris traversa une grande allée d’arcs blancs jusqu’à ce que, face à elle, se dresse une grande table de pierre taillée. En son sein reposait une jeune femme. De longs cheveux blonds, des mains pâles. Contre son torse, un bouquet de roses. Le regard d’Iris glissa vers ses lèvres violettes, son nez retroussé, ses yeux clos, cernés de noire de bistre, de bleu cobalt, et de vert glauque. Morte d’asphyxie, son teint tirait vers le gris. Mais ce n’était pas le seul indice que la scène de crime offrait à l’inspectrice adjointe : au pied du lit de pierre, des centaines de roses aux multiples couleurs sommeillaient. Elles dansaient autour du corps, dans un ballet funèbre, leurs pétales s’élevant vers les nuages pour accompagner l’âme au ciel. Tout semblait si calme, si apaisé, si paisible, or Iris savait : elle savait que la mort de cette femme n’avait pas pu l’être. Pourtant, elle restait happée par ce tableau que les fleurs encerclaient. Jamais la Rose n’avait peint un décor aussi délicat. Balayés par une brise, quelques pétales s’envolèrent ; Iris les observa et le chemin qu’ils empruntèrent conduisit ses yeux vers son supérieur. Wayan franchissait à son tour le chemin des arches claires. Arrivé à la hauteur d’Iris, il s’arrêta pour planter son regard sur la scène de crime. Le silence régnait en maître tout autour de la morte, si bien que personne n’osait briser ce cocon de verre. Telle Blanche Neige, elle resterait enfermée dans son sommeil éternel, mais on ne l’embrasserait jamais.

Wayan soupira. Et qu’est-ce qu’elle avait fait, celle-là ? L’inspecteur ne voyait qu’un grand autel macabre. Si pour les autres cadavres, la vision ainsi que l’odeur lui donnaient envie de vomir, ici, la mise en scène le laissait pantelant. C’était trop beau pour être réel. Trop beau pour être mort. Wayan se tourna vers Iris.

—   On a son identité ?

—   Lily Warren, elle venait d’avoir vingt-et-un ans.

Électrochoc. Le regard de Wayan s’accrocha à la morte. Il s’en approcha. Au loin, les murmures de quelques agents accompagnaient la mélodie sombre qui régissait la scène. Ses gants chirurgicaux enfilés, Wayan ouvrit les yeux de la victime, les referma, fit de même avec la bouche. 

—   C’est pas habituel.

—   Non, on dirait que la Rose l’a soignée.

Iris déglutit avant de continuer :

—   C’est la première fois qu’elle semble ré-intervenir sur le cadavre sans qu’il n’y ait un lien direct avec les roses.

Wayan l’interrogea du regard.

—   Je veux dire, elle a fermé ses yeux et sa bouche alors qu’elle l’a jamais fait, enfin, elle l’a fait une fois mais pour cacher la rose justement, mais pas juste… comme ça.

Ils tombèrent en silence. À travers le verre, le soleil tapait contre la peau brune de Wayan, réchauffait son corps. 

—   Qui l’a trouvé ? questionna l’inspecteur.

Iris désigna un jeune homme, assis sur des caisses en bois. En jouant avec ses ongles, ce dernier ne les lâchait pas du regard. Wayan se dirigea vers lui.

—   Bonjour.

Rougis par le choc, les yeux du témoin se portèrent sur le brun. Lorsque Wayan montra son insigne, il se releva d’une traite en s’humectant les lèvres.

—   B… Bonjour, murmura-t-il.

—  Je peux vous poser quelques questions ? 

Le témoin adhéra silencieusement alors Wayan poursuivit :

—  Vous êtes celui qui a trouvé le corps, c’est ça ? Comment vous vous appelez ?

—   Oui. Enfin, oui mais j’étais pas seul. Je m’appelle Lewis.

— Vous n’étiez pas seul ?

— Non j’étais avec, lui répondit une femme en les atteignant.

Deux gobelets dans les mains, elle en tendit un à Lewis avant de s’intéresser à Wayan. 

—  Il m’a demandé si c’était moi qui avait trouvé le corps, intervint le jeune homme.

Par un hochement de tête, l’inspecteur concéda.

—  Je suis l’inspecteur Wayan Cahaya Dharma. J’ai des questions à vous poser : quel est votre nom ?

— Donna Griffin.

— Pouvez-vous me décrire comment vous avez trouvé le corps ?

Quelques secondes, Donna hésita. Un regard vers son collègue : ce dernier fixait la fumée légère qui s’échappait de son gobelet. Quand il souffla dessus pour en prendre une gorgée, elle fit face au détective.

—   On était d’ouverture… euh, on est arrivés vers sept heures, ce matin. Et quand on est entrés dans la première salle, y avait rien d’anormal. On fait des vérifications avant d’ouvrir au public et d’habitude c’est moi qui m’occupe du côté ouest, mais cette fois c’était Lewis qui voulait s’en charger, comme il est nouveau.

Donna porta un regard protecteur vers Lewis avant de passer une main dans le dos de ce dernier ; il se pinça les lèvres. Wayan ne dit rien. Il lui laissait le temps nécessaire pour que le témoin pose des mots sur ce qu’il avait vu. Celui-ci bafouilla, ferma les yeux, inspira profondément.

—   Prenez votre temps, déclara Wayan.

Le regard de sa collègue le rassura alors Lewis redressa les épaules :

—   En fait, quand j’suis passé par le chemin des roses, je l’ai même pas vu tout de suite. Parce que je suis passé par derrière et y a un chemin entre les deux parterres et je l’ai pas vu. 

De l’index, Lewis désigna le passage. Un frisson le parcourut alors que le cadavre croisait son regard.

— Ensuite, je voulais rejoindre Donna, du coup, en repassant devant les roses, j’ai vu des pierres qui étaient pas censées être là. J’ai pas compris.

—   Les pierres ont été ajoutées ?

Donna intervint :

—   Elles étaient pas là hier, mais c’est les nôtres. On a les mêmes du côté est.

—   Elles étaient pas censées être, là, au milieu des roses, ajouta Lewis. Le mec qui a fait ça devait être balèze… en plus il a sûrement niqué plein de fleurs en les plaçant…

La paupière de Wayan tressauta ; la Rose, écraser ses fleurs éponymes ? Ces dernières avaient-elles moins de valeur que ce que la meurtrière laissait penser ? Et ces gros pavés, elle les avait déplacés seule ? Mais était-elle vraiment seule ? Plus l’inspecteur avançait dans son enquête et plus son crâne s’embrouillait d’informations. Un tourbillon infernal dont il n’arrivait plus à sortir.

— …et en m’approchant, continua Lewis, je… je l’ai vu.

Du menton, il désigna le corps. Un soubresaut s’empara de ses épaules et un sanglot s’étrangla dans sa gorge. Wayan comprenait : le premier cadavre, on ne l’oublie jamais. Et ce, même si une pile d’autres s’ajoute à la liste. En reniflant, Lewis releva la tête.

—   Désolé…

— Vous n’avez pas à l’être, le rassura Wayan. Est-ce qu’il y a eu des signes d’effraction ?

—   Aucun. Et… euh, hormis les pavés et le… la fille, rien n’a bougé. 

Insaisissable, comme toujours, pensa Wayan. Pourtant, la mise en scène le laissait perplexe : si la Rose agissait comme d’habitude, pourquoi déplacer des pierres ? Pourquoi se donner tout ce mal pour un simple cadavre ? Mais n’était-ce qu’un simple cadavre ? Qui était Lily Warren ? 

— Merci, conclut Wayan, je reviendrai sûrement vers vous. Mes collègues vont prendre votre déposition. 

De concert, les témoins acquiescèrent. Wayan retrouva alors le corps de Lily Warren en quelques enjambées. D’abord concentrées sur le corps, ses pensées effleurèrent les roses au sol avant de se diriger vers celle qui les régissait. Pourquoi cette mise en scène ? Peut-être y avait-il un message caché : un désir de dévoiler tout son art, sa puissance… Mais pourquoi maintenant ? 

Du bassin à la nuque de Wayan, le froid galopa son échine pour enfoncer ses crocs dans ses vertèbres. Toute cette splendeur funèbre était-elle son coup de théâtre ou son cinquième acte ? Fin. Les rideaux tombaient sur sa dernière scène.

Wayan ne la retrouverait jamais. Se focaliser sur ses mains, se concentrer sur sa respiration, retrouver son calme. Salvateur, le vent endormit son angoisse. Une inspiration. La Rose ne lui échapperait que s’il baissait les bras : il vaincrait. 

— Elle a dû mourir hier soir, intervint Iris, dans les alentours de vingt-trois heures, asphyxie.

Encore. Pourquoi changer ses habitudes ? L’inspecteur coula son regard sur les roses ; leurs effluves naturelles le caressèrent. Pas de parfum cosmétique, et les fleurs étaient vivantes. Wayan fronça le nez. Contre le torse de la jeune fille, le bouquet l’attira tout particulièrement. Des roses rouges, sanguines. Banales. Et pourtant… au centre de l’assemblage : des pétales jaunes. Dorés, vifs, glaçants. Encore une question que Wayan ajoutait à sa pile sans réponses. Déstabilisé, il chercha le regard d’Iris.

—    T’as vu la rose jaune ?

—    Tu penses que ça veut dire quelque chose ? 

Sans lâcher la fleur des yeux, Wayan fronça les sourcils. Pas de parfum, une mise en scène étrange, un bouquet, une rose jaune… Tout ramenait l’inspecteur à cette idée de coup final. Dernier tableau, dernière signature, dernier meurtre. Tout était habituel et rien ne l’était. Et si ce n’était pas sa dernière œuvre, pourquoi ajouter le bouquet quand la Rose pouvait se contenter des fleurs du parterre ? Pourquoi une serre ? Pourquoi ce sens du détail ? Wayan tenta de se rassurer : peut-être voulait-elle simplement montrer au monde qu’elle était talentueuse. Elle narguait l’inspecteur. Qu’importe les avancées de ce dernier, elle le faisait tomber plus bas que terre. Elle gagnait.

Le goût amer de l’échec irritait la gorge de Wayan : hormis quelques informations insignifiantes et superficielles, il n’avait rien trouvé en faisant des recherches sur Lily. Assis devant une petite table basse, sur un canapé de cuir noir, il faisait face aux parents de la défunte. En proie au désespoir, ils peinaient à réaliser que leur fille était morte. 

—   Lily avait des problèmes ? questionna Wayan. 

Les parents eurent besoin de quelques secondes avant de répondre :

— Ces derniers temps, il nous semblait qu’elle s’était légèrement renfermée sur elle-même. Mais depuis son anniversaire, on la trouvait plus vivante.

Un reniflement sonore.

—   Dites m’en plus.

—   En fait, continua sa mère, elle ne mangeait plus trop ces derniers temps, alors on avait organisé un grand bal masqué pour lui faire plaisir. Au début, elle n’était pas très emballée. Par contre, je me souviens qu’après la soirée, elle était toute joyeuse…

—   Elle rayonnait, coupa le père.

—  … je me souviens l’avoir entendue chanter, et ça faisait longtemps. Oh… ma petite puce.

Mrs Warren attrapa un mouchoir. Son mari glissa une main dans son dos puis baissa le regard ; quelques larmes brillèrent sur ses joues. Leurs mots vinrent noircir le carnet de Wayan.

—   Vous savez d’où venait cet excès de joie soudain ?

— Elle nous a parlé d’un garçon, commença le père. On ne connait même pas son prénom…

Sans prêter attention à la seconde information, Wayan se redressa, ses coudes contre ses genoux.

—   Un garçon ? s’enquit-il.

—  Oui, qui est venu à sa soirée d’anniversaire. Elle nous a dit qu’ils avaient passé la soirée à jouer dans le labyrinthe…

—   Elle a dit qu’elle le trouvait adorable, compléta le père.

Les plis du front de l’inspecteur se prononcèrent.

—   Vous l’avez vu, ce garçon ?

Ils lui répondirent que non. La langue de Wayan ripa contre ses dents droites ; ses doigts glissèrent contre ses notes.

—   Personne ne lui voulait de mal ?

—   Impossible ! s’offusqua la mère. Notre Lily était adorable.

Wayan ne se permit pas de rebondir sur le fait que paraître adorable et être une ordure n’étaient pas deux choses incompatibles. Le souvenir des parents de Claude Delaroche cogna dans son esprit ; eux aussi avaient pensé leur enfant blanc comme un linge.

—   Il me faudrait l’accès à ses affaires personnelles, demanda Wayan.

Les parents le lui concédèrent.

—   Tout est dans sa chambre, à l’étage. La dernière porte à droite. Vous voulez qu’on vous accompagne ?

—   Je préférerais m’y rendre seul.

À peine le temps d’ouvrir la porte qu’une effluve de vanille accueillit Wayan. Elle somnolait dans la chambre de la défunte, survolant les draps, les coussins, les peluches et les posters. Paralysée, la demeure elle-même faisait le deuil de sa propriétaire. Wayan inspecta la pièce de fond en comble : un grand miroir ornait tout le mur gauche, en dessous duquel patientait une petite commode. En face, un lit. À droite, un petit bureau simple avec quelques livres, une trousse et un ordinateur portable. Wayan s’y installa, ses poumons serrés d’incertitudes. Sans qu’il n’ait besoin de mot de passe, l’écran d’accueil s’offrit à lui. Assidu, l’inspecteur éplucha chaque dossier avant de finir par la messagerie. La boîte de réception était vide. Sans y croire, Wayan glissa le curseur sur la corbeille. Son cœur accéléra. À son plus grand soulagement, Wayan faisait face à des dizaines de messages, étendus sur plus d’un mois. Il prit une grande inspiration avant de les inspecter un à un. 

Son dos retomba mollement contre le dossier du fauteuil lorsqu’il lut la dernière ligne du dernier mail. Exténué, il attrapa son téléphone dans sa poche pour lorgner l’heure. Après le transfert des fichiers à sa clé USB, le brun sortit de la chambre pour saluer le couple et quitter leur demeure. La portière claqua. Sur le clavier, Wayan composa le numéro d’Iris. En attendant qu’elle décroche, il tapota contre le cuir de son volant.

—   Wayan ?

Ce dernier se redressa.

—   Iris, je t’appelle pour te dire que la victime s’est faite menacer. J’ai plein de mails.

Un long soupir lui répondit. Wayan imagina sa collègue passer la paume de sa main contre son visage.

— J’ai tout copié sur ma clé, je te ferai lire au poste. Avec un peu de chance on chopera son adresse IP.

—   Comme Delaroche alors ?

—   Non. Pas vraiment…

—   Quoi alors ?

Wayan hésita, coula son regard sur la maison.

—   On en parle au poste. J’arrive.

Il raccrocha, la boule au ventre. Wayan n’arrêtait pas d’imaginer la jeune femme effacer chacun des messages les uns après les autres. Parfois lassée, parfois peut-être même en pleurs. Entre ça et ce qu’avait décrit ses parents, Lily s’était forcément coupée du monde. Wayan espérait que sa mort n’ait aucun lien avec tout ça.

Le doute s’empara à nouveau de lui ; il ne savait plus sur quel pied le faisait danser la Rose : quelles étaient ses réelles motivations ? La tête de l’inspecteur cogna contre son siège. Il y en avait plein des connards qui méritaient d’être punis. Beaucoup même. Mais la mort n’était ni justice ni punition, ce n’était qu’un état. En privant les victimes de la vie, la Rose s’abaissait à leur monstruosité. Ses épines encerclaient Wayan. Ses dards pénétraient sa peau, le retenant prisonnier d’une cage dont la seule clé se trouvait au sommet de sa longue tige, au creux des langoureux pétales. En baissant la vitre, Wayan réalisa qu’il était las. La Rose finirait par l’achever sans toxine botulique.

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Suivant : Chapitre XXI — Le soleil au milieu de la nuit (À venir…)

2 Comments

  • Malone Silence

    C’est bon, je suis à jour ! Et évidemment, c’est à un moment décisif de l’histoire !
    Bon, je patienterai ! J’ai déjà de quoi nourrir ma future chronique sur ce roman 😉
    Vous déchirez.

    • Moon H. Dourban

      AAAAAH
      Merci T-T
      T’es trop chou
      Oh la la une chronique mais T-T <3
      Oui on a fait une pause à un tournant, on est méchant·es hihi <3

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