La Valse du Chaos — Chapitre XVIII

Les crocs du serpent

TW — Alcool, angoisse, sexe

« Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m’échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : sois plus lente ; et l’aurore
Va dissiper la nuit. »
— Lamartine, Le Lac

L’esprit de Wayan fulminait lorsqu’il dépassa la porte de son appartement. Un bourdonnement intempestif l’empêchait de concentrer ses pensées, même lorsqu’il se défit de son sac dans le couloir aux côtés de ses chaussures. Les dernières semaines ne lui laissaient aucun répit : entre les filatures, la rédaction de dossiers, la recherche de preuves, de témoins, d’interrogations de suspects, son esprit se noyait. Sa maison l’accueillit de relents gris et froids. Les lumières allumées, le policier régla la température avant de jeter sa veste sur son canapé. Alessia n’allait pas tarder à le rejoindre ; il lui restait du temps pour prendre une douche rapide.

Wayan se glissa sous le jet brûlant. Un long soupir franchit ses lèvres alors que La Rose se ruait vers lui. Plus la solitude de l’inspecteur se renforçait et moins la tueuse ne voulait quitter son esprit. Elle était la seule à l’accompagner partout où il allait. La mâchoire crispée, Wayan ne parvenait pas à se détendre sous l’eau chaude. Il serra les paupières. La Rose était devenue son fantôme : à chaque instant elle se collait à ses pas et à son ombre.

Un autre soupir brisa la mélodie monotone de l’eau. Wayan força ses pensées à se diriger vers Esteban et ses sourires en coin. Enfin, son cœur ralentit. Ses souvenirs effleurèrent les grains de beauté de son amant, qu’il traçait parfois du bout des doigts. Des milliers d’étoiles. Le savon remplaça les gerbes d’eau sur la peau de Wayan. Les yeux clos, il imagina les mains du rouquin à la place des siennes. Les prunelles brûlantes d’Esteban le transperceraient ; Wayan serait à sa merci alors que les paumes de son partenaire se promèneraient sur son corps. Esteban se pencherait vers sa bouche ; ils s’embrasseraient d’abord doucement puis feraient vagabonder leurs langues l’une vers l’autre. Wayan murmurerait le nom de son amant ; Esteban en retour. Le policier fit glisser le savon sur la grille avant de plonger sa main vers son torse, effleurant les poils qui menaient à son pubis. Un soupir puissant délogea finalement ses pensées négatives. Penché vers son torse, Esteban mordillerait ses tétons après les avoir embrassés. Il déposerait des baisers sur sa peau sombre. Sa main viendrait rejoindre celle du brun sur son sexe. De longs vas et viens se mêleraient au bal, de plus en plus affirmés, de plus en plus rapides. Assourdi par le bruit de l’eau qui tombait en pluie sur son crâne et son corps, Wayan gémit. Il voulait qu’Esteban emplisse ses sens mais il n’arrivait pas à retrouver son odeur, ni parfaitement son visage. Seules les sensations qu’il se procurait parvenaient jusqu’au bout de ses doigts. La respiration de Wayan se fit plus hâtive, brouillonne alors qu’il continuait à imaginer leurs peaux qui s’entrelaçaient. Ils se chuchoteraient des mots qui les feraient frémir de plaisir. Wayan prendrait le temps d’admirer le corps d’Esteban, de l’embrasser à son tour. Ils seraient doux.

Wayan se pencha pour poser son bras contre le carrelage du mur. Il y appuya son front, les lèvres serrées alors que son sperme disparaissait aussitôt avec l’eau. Les secondes furent longues durant lesquelles Wayan resta sous l’ardeur du pommeau et de ses propres pensées. Le jet finalement éteint, il s’enroula dans une serviette puis sortit de la douche. Son regard dériva vers son miroir ; il posa ses bras sur les rebords du lavabo avant de s’avancer vers la glace. Sa barbe poussait lentement mais suffisamment pour que Wayan s’empare d’un rasoir ainsi que de mousse à raser. L’odeur du cosmétique sillonna jusqu’à lui puis la mousse se noya finalement sous l’eau. Le robinet fermé, Wayan fit rouler ses mèches noires entre ses doigts. Il était temps de les couper.

La sonnette de la porte d’entrée mit fin à sa contemplation alors il se détourna du miroir pour s’habiller. Lorsqu’on sonna une seconde fois, Wayan roula des yeux avant d’ouvrir à sa meilleure amie. 

—   Faut que t’apprennes à être plus patiente, t’es pas possible.

Alessia répondit au petit sourire en coin de Wayan par le sien avant de hausser un sac en papier devant leurs yeux.

—   J’ai eu envie d’un fastfood, juge pas.

—   Madame qui tient un restaurant, se moqua gentiment Wayan alors qu’il refermait la porte derrière elle.

Un silence lui répondit ; Wayan sourit en enfilant sa seconde chaussette. Ils se dirigèrent vers la cuisine. Alessia déposa la nourriture sur la table étroite avant de tirer une chaise à elle et de s’asseoir. Ses yeux se levèrent vers son meilleur ami.

—   Tu t’es rasé ?

—   À l’instant.

Assis face à elle, il déballa les burgers, les frites et le soda. Elle en désigna un pour lui puis s’empara du second.

—   Ça se passe comment ton restau ? souffla Wayan.

—   Mieux… J’ai déjà un peu plus de clients et un serveur compétent.

—   Tu vois.

En étirant ses jambes sous la table, Alessia prit une bouchée sans croiser le regard de son ami. Son impatience réussissait toujours à tirer un sourire narquois au brun, qu’elle préférait ignorer. Alessia reporta son attention sur Wayan.

—   Et toi ? Le boulot, les amours ?

Wayan lui lança un regard circonspect. Les amours ? Ses prunelles balayèrent son sandwich entamé. Les amours ? Il repensa à Esteban. Les amours ?

—   Wayan ? 

Il releva les yeux vers elle, la bouche entrouverte.

—   Ça va pas ?

Attentive, elle avala et posa son cheeseburger.

—   Je… s’empourpra le brun en fixant à nouveau sa nourriture.

L’amour… Aimait-il Esteban ? S’il pensait tout le temps à lui, s’il avait envie que parfois, ils ne se voient pas seulement pour des rapports sexuels, c’était à cause de l’amour ? Wayan s’humecta les lèvres en braquant finalement ses prunelles sur Alessia.

—   Quand tu te branles sur ton plan cul… ça veut dire quoi ?

Alessia ouvrit des yeux ronds.

—   Tu t’es branlé sur Esteban ?

Les bras croisés contre sa poitrine, elle se radossa contre sa chaise tandis que Wayan hochait lentement la tête. Elle sourit.

—   Je sais pas, moi. Ça pourrait dire quoi pour toi ?  

Wayan reprit une bouchée.

—   J’ai envie qu’on se voit plus souvent, commença-t-il.

—   C’est parce que j’ai dit les amours ?

Une pause s’imposa à Wayan avant qu’il n’acquiesce.

—   Parfois… Parfois j’ai juste envie de traîner avec lui, mais sans pression, tu vois ?

—   Tu lui en as parlé ?

—   C’est pas vraiment ce que sont censés faire des plan culs, Al, grimaça Wayan.

La brune haussa les épaules. En silence, ils continuèrent à manger. Alessia finit par soupirer, une main sur la table pour attirer l’attention de son ami.

—   Si tu veux en parler, on peut, mais sinon j’aimerais bien qu’on puisse se détendre pour cette soirée au moins.

Wayan prit quelques secondes avant d’accepter. Il tenta de déposer toutes ses pensées dans un coin de son crâne pour se concentrer sur sa meilleure amie. Leur discussion s’apaisa. Ils migrèrent vers le salon puis vers le balcon pour observer les lumières de la ville, avant de descendre acheter des bouteilles de bière dans la supérette la plus proche. Mais jamais Wayan ne s’était arrêté de penser à Esteban. Ses cheveux de flammes apparaissaient toujours dans un coin de son esprit et son odeur lui parvenait parfois. Il en oublia complètement la Rose.

Leurs lourds manteaux sur les épaules, les deux amis observaient le ciel, assis sur le sol du balcon de Wayan. Le tintement des bouteilles absorbait parfois les sons environnants et les englobait dans une douce torpeur. Les joues rouges d’Alessia rétorquaient aux yeux brillants de Wayan. Elle murmura :

—   J’aime beaucoup Asmar.

Le mouvement de l’inspecteur vers sa bouteille s’arrêta. Il se tourna vers Alessia en haussant un sourcil. Le visage du meilleur ami d’Esteban lui revenait flou en mémoire ; il se rappelait vaguement de ses cheveux courts et de ses yeux très sombres. La brune lança un regard à Wayan.

—   Je l’aime beaucoup, répéta-t-elle.

—   Tu l’as déjà dit.

—   Réagis alors.

Wayan souffla un bref « super ». Le coude d’Alessia atterrit dans ses côtes alors il finit par pouffer. Une gorgée de sa bière plus tard, il laissa ses prunelles sinuer vers Alessia avant de se faire capturer par les étoiles artificielles.

—   Ok, pourquoi tu l’aimes tellement ?

— Beaucoup, le corrigea-t-elle. Et je l’aime beaucoup parce qu’il est… très intéressant. Et aussi très… instruit.

Un pet de rire rapidement éteint s’échappa de la gorge de Wayan. Alessia lui lança un regard noir avant de reprendre :

—   Il a aussi de très bons goûts.

Esteban revint encore s’installer dans les pensées du policier. Comment Asmar et lui s’étaient-ils rencontrés ? Wayan jeta un coup d’œil vers son téléphone éteint à ses côtés. Il appuya sur l’écran d’accueil par réflexe avant de se réintéresser à sa meilleure amie.

—   Et ça veut dire quoi pour toi ?

Alessia roula des yeux devant ses propres mots détournés.

—   J’ai pas besoin que tu me poses cette question, Wayan.

—   C’est vrai. Tu sais toujours tout ce que tu veux, de toute façon.

Il pouffa encore mais cette fois-ci, elle lui envoya un petit sourire. Il reprit :

—   Et donc, qu’est-ce que tu veux avec lui ?

—   Je pense lui proposer un rencard.

Sa réflexion paraissait mûre ; les yeux de Wayan s’ouvrirent. Un rencard ? Leurs deux meilleurs amis en rendez-vous ensemble ? Ses pensées se bloquèrent à nouveau sur Esteban, alors son regard coula automatiquement vers l’écran noir de son smartphone. S’il lui proposait un rendez-vous, comment Esteban répondrait à l’invitation ? Refuserait-il ? Le cœur de Wayan se serra malgré lui. Si sa relation avec le roux prenait fin, il savait qu’il en sortirait meurtri. Il voulait plus mais il ne voulait pas moins. Le risque de lui demander un rencard était grand. Alessia lui pinça la côte.

—   Enlève-moi ce visage triste de là, déclara-t-elle sur un ton menaçant. Ça t’ennuie tellement qu’Asmar me plaise ?

Wayan secoua ses mèches noires et soudain, le monde virevolta autour de lui. Sa tête rencontra le mur derrière lui ; il ferma les yeux.

—   C’est pas ça… je pensais juste à Esteban. Si je lui propose aussi un rendez-vous, tu crois… tu crois qu’il voudrait bien ?

— Je suis pas Esteban, répondit Alessia sur un ton si pragmatique qu’elle en fit sourire son interlocuteur. Demande-lui, tu perds rien.

Wayan aurait voulu rétorquer que si. Si, il pourrait tout perdre. Tout. Ses poumons se contractèrent, son ventre se serra douloureusement.

—   Putain, je suis amoureux, déclara-t-il la boule au ventre.

—   C’est pas censé être triste l’amour.

Pourtant, l’envie de pleurer était forte, renforcée par l’alcool que Wayan avait bu. Il pourrait tout perdre : toute la joie que lui procurait Esteban, toute la vie qu’il avait insufflée en lui. L’inspecteur pivota vers Alessia et celle-ci, alertée par les yeux trop brillants de son vis-à-vis, se redressa.

—   Wayan ?

—   Je veux pas le perdre…

Les bras réconfortants de la brune entourèrent les épaules de Wayan puis le ramenèrent contre elle. L’une de ses mains effleura les cheveux fins de son ami, l’autre massait sa veste. La voix défaite de Wayan s’éleva :

—   Je l’aime, mais je veux pas le perdre…

—   Si tu te forces à rester dans cette relation alors que t’es amoureux de lui, ça sera pas sain pour toi, murmura Alessia. Tu te feras juste souffrir, alors lance-toi.

La gorge de Wayan se serra brutalement. Il acquiesça pourtant alors que son regard rencontrait une nouvelle fois son téléphone à terre. Les yeux clos, il se laissa finalement aller à l’étreinte de consolation d’Alessia.

—   Je verrai demain.

Emmitouflé dans son écharpe et ses mains dans les poches, Naël perdait son regard vers les grands immeubles alentour. Ils trouaient le ciel bleu pur, imposants et inflexibles. Ses pensées tournoyaient autour de ces géants. Lui qui ne pensait n’y voir que Wayan ces derniers temps, ne pouvait s’empêcher d’y imaginer Lily. La cannelle de son parfum trottait dans sa tête, même dans les moments les plus inopportuns.

Quelques heures plus tard, le Centre s’avança à son tour devant lui. Naël observa les fenêtres taillées dans une pierre rosée ainsi que les barreaux noirs qui y avaient été installés. Les escaliers de sa maison laissèrent la place à la porte du patron. La gorge sèche et le cœur en haleine, Naël toqua trois grands coups. La voix grave de Noah le poussa à entrer. Sous les yeux sombres de son supérieur, Naël s’approcha.

—   Monsieur ?

—   Naël.

Une légère hésitation se réfléchit dans les mouvements du roux. Maintenant qu’il était devant Noah, toute sa motivation semblait s’être échappée.

—   Qu’est-ce que tu veux ?

Naël ouvrit la bouche mais ses balbutiements lui intimèrent de se taire et de baisser les yeux. 

—   Naël ? insista son interlocuteur.

Le tueur s’humecta les lèvres. Ses prunelles dérivèrent vers la cheminée allumée ; le sourire de Lily cogna dans son crâne. Il inspira brutalement. Son cœur ne voulait pas se taire. Les paroles de la jeune fille lui revinrent et malgré lui, ses phalanges blanchirent.

—  Est-ce qu’on peut annuler la commande d’un client ? siffla Naël avant de reprendre son souffle.

Noah fronça les sourcils en croisant les doigts sur son clavier.

—  Tu te désistes ? Je peux mettre quelqu’un d’autre sur l’affaire, murmura-t-il en remontant ses lunettes le long de son nez.

Naël secoua la tête. Comme piqué au vif, il perdit ses réserves.

—   Non ! En fait, je voulais savoir si le Centre tout entier pouvait refuser la demande d’un client. Que la cible ne meurt pas.

Les yeux de son chef tombèrent vers son écran avant de se hausser à nouveau vers l’assassin. Lentement, Noah se redressa. Le meuble en bois contourné, il s’approcha de Naël et sa main se posa naturellement sur son épaule.

—   Tu respectes les procédures, dis-moi ?

—   H-hein ? 

—   Tu ne t’es pas lié d’amitié avec une de tes victimes ?

Aucun son ne sortit de la gorge sèche de Naël. Le regard de Noah ne le quittait pas. Ce dernier finit par soupirer en secouant ses mèches noires.

—   C’est hors de question, Naël.

—   Mais…

La fin de sa réplique mourut contre son palais. Naël recula inconsciemment devant le regard glacial de son supérieur. Ce dernier articula :

—   J’ai dit : hors de question, Naël. Si tu n’es pas capable de tuer cette personne, j’enverrai quelqu’un d’autre sur cette mission. Mais si tu n’en es pas capable, Naël… 

Noah s’approcha dangereusement. Les poils de Naël se hérissèrent.

—   Si tu n’en es pas capable, alors c’en est fini de la Rose. Fini de ton système d’approche. Si tu n’es pas capable d’être un bon tueur, ou rien qu’un tueur, Naël, je te mettrai au chômage technique.

Les lèvres de Naël tremblèrent ; ses poumons se délièrent lorsqu’enfin, Noah se décala à pas doux. Un serpent lui faisait face, un serpent qui retenait l’existence de la Rose entre ses deux crocs empoisonnés. Il s’appuya contre son bureau, les bras croisés.  

—   Donc, Naël, je te repose la question une dernière fois. Te désistes-tu ?

Le tueur secoua brièvement la tête. Il fallait qu’il maîtrise ses émotions, bordel, qu’il ne laisse rien paraître.

—   Je ne t’ai pas entendu, claqua Noah.

Après une grande inspiration, Naël redressa finalement le dos et les épaules.

—   N-Non. Je ne me désiste pas.

—  Parfait, déclara Noah en se rasseyant derrière son écran. Tu peux y aller, à plus tard.

La Rose quitta le bureau, l’esprit embrumé par l’altercation. Il avait beau vouloir repousser l’impression de toutes ses forces, on attrapait son cœur et on le serrait d’une poigne de fer. D’un pas mal assuré, il ignora la population qui grouillait dans les couloirs pour s’enfermer dans sa chambre. Son soulagement ne fut pas feint quand il s’aperçut qu’il était enfin seul. Naël se jeta dans son lit. Il aurait tant aimé que Wayan soit là.

À son réveil, tout son corps semblait évoluer dans un marécage boueux duquel il n’arrivait pas à s’extirper. La lumière du jour à travers la fenêtre agressa ses yeux encore ensuqués mais le pire restait les souvenirs de l’échange avec Noah. Non, le pire était encore à venir. Lily. Une vague de chagrin griffa son thorax. Naël tenta de l’ignorer en attrapant son téléphone. Les quelques notifications n’avaient rien d’intéressant, si ce n’était le message de Wayan : Hey, passe une bonne journée. L’assassin ne comprit pas le soudain soulagement qui s’abattit sur ses épaules : un soulagement si intense qu’il en avait envie de pleurer. Coucou Wayanou, à toi aussi, fut sa brève réponse. Pourtant, ses pensées étaient à des kilomètres de le laisser tranquille. Il lui restait treize heures avant de rejoindre Lily. Son ventre brûla.

Une vibration : J’espère que ta semaine se passe bien, écrivait Wayan. Naël sourit et relut plusieurs fois le message après lui avoir répondu qu’elle lui cassait les pieds. Sa présence réconfortante n’effaçait pourtant pas la persistance de celle de Lily.

Toute la journée, il oscilla entre ses discussions avec l’inspecteur et l’appréhension grandissante de sa soirée. Lentement, l’étau s’était resserré au point que Naël ait envie de pleurer ou de hurler mais ses SMS avec Wayan lui permettaient de garder la tête hors de l’eau. Le policier lui avait même envoyé une photo de lui et de son sandwich. En la contemplant de longues secondes, Naël se réconfortait. Il riait devant la miette au coin de la bouche du brun, ou admirait ses cheveux brillants sous les néons de ce qu’il présumait être le commissariat.

Naël aurait aimé qu’on lui tienne compagnie mais Alhem avait disparu du Centre. Lorsqu’il s’était enfin renseigné, on lui avait dit qu’Anubis exécutait une mission dans le sud et qu’il ne reviendrait pas avant quelques jours. En apprenant la nouvelle, le roux se mordit furieusement la lèvre inférieure pour se concentrer sur la douleur qui inondait sa bouche. Il abandonna l’envie d’être entouré. De retour dans sa chambre, il fixa le contact de Wayan sur son téléphone. Il avait juste besoin d’entendre sa voix, alors il lança un appel.

—   Ouais ? répondit Wayan.

Naël sourit doucement, roula sur le ventre puis enfonça sa tête dans son coussin.

—   Esteban ? 

—   Hey, Wayan… Tu vas bien ?

L’inspecteur huma l’air à l’autre bout du fil. L’assassin entendit un siège grincer.

—   Je te dérange pas au moins ? 

—   Non, t’inquiète pas. Je suis au boulot là mais je fais rien.

—   Tu procrastines ? ricana le rouquin.

Wayan rit doucement avant d’expliquer, vague :

—   J’attends des rapports… Ça prend toujours un peu de temps.

—   Toujours aussi mystérieux.

Un sourire en coin naquit sur les lèvres du tueur. Esteban ne connaissait toujours pas le métier de Wayan ; la Rose, lui, savourait son tour d’avance. Derrière le silence de l’inspecteur, Naël l’imaginait lever les yeux au ciel alors un rire lui échappa. Les barreaux autour de ses poumons se rétractèrent un peu.

—   Tu m’appelles pour une raison particulière ? questionna le brun.

—   On se voit bientôt ?

—   Quand tu veux. Mais tu m’avais pas dit que t’étais occupé pendant une semaine ?

—   Si, mais… à partir de demain ça ira mieux…

La voix de Wayan porta un sourire :

—   Tu veux venir quand, alors ?

—  En fait, j’aimerais bien t’inviter dehors. Je t’envoie l’adresse par écrit. Demain soir ?

Le roux se mordit l’intérieur des joues mais Wayan balaya ses doutes en acceptant immédiatement la proposition.

—   À demain soir, alors, déclara Naël.

Wayan le salua puis ils raccrochèrent. Naël se contenta de contempler son plafond blanc. Il aurait tant aimé naître Esteban. Pas de tueries, rien. Seulement les problèmes de santé, le questionnement indifférent sur ce qu’il allait manger en rentrant du boulot le soir. Un sanglot écrasa sa cage thoracique mais Naël ne le laissa pas aller plus loin. Dehors, la nuit tombait et la lune brillait. 

Il avait du travail.

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