La Valse du Chaos — Chapitre XVII

Lily Warren

TW — Alcool, Harcèlement, Menace

« O temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours ! »
— Lamartine, Le Lac

L’ambiance sereine de la veille avait disparu pour laisser place à une pénombre bleutée. Face à l’écran de son ordinateur, Naël tentait de se raccrocher à ses souvenirs sans y faire parvenir son cœur. Ses doigts tapotaient le bureau en cadence ; son regard vide était plongé vers le mur. Il s’ennuyait tellement. Les recherches étaient la partie de son travail qu’il détestait le plus. Quelle plaie. Trois heures qu’il crevait ses yeux devant les lignes de l’ordinateur. Aucun plan ne lui était venu en tête en parcourant les sites web malgré les doses d’informations dont il s’était abreuvé. Proche de la saturation, il hésita à abandonner pour reprendre plus tard. Malgré sa volonté de laisser tomber, une nouvelle fenêtre happa son attention. Le curseur glissa sur les images et les textes ; les yeux de Naël le suivirent avec attention. Ils s’arrêtèrent sur l’affiche d’un bal costumé en l’honneur des vingt-et-un ans de Lily Warren. Naël sourit. Les informations importantes se gravèrent dans un coin de son esprit tandis qu’il soufflait :

—   Parfait.

La réception avait lieu dans quelques jours, lui laissant un temps suffisant pour effectuer sa mission sereinement. Son sourire satisfait ne quitta pas ses lèvres lorsqu’il s’extirpa de la salle informatique. Ses prunelles ardoises se posèrent sur une petite silhouette, au loin. Nokomis avançait dans sa direction alors le tueur se stoppa pour la saluer. Elle répondit par un hochement de tête cordial.

—   Tu vas bien ? questionna-t-elle d’une voix douce.

Naël acquiesça en s’étirant.

—   Fatigué, mais ça va.

—   Tu as une mission ?

Le regard de la plus jeune longea la porte encore ouverte derrière le rouquin. Dans une petite moue, Naël acquiesça mais il effaça son petit jeu en réalisant que Nokomis ne lui prêtait plus attention. Il opta alors pour un sourire plus engageant.

—   Tu veux manger avec moi ? Je pensais passer à la cafet’.

—   Désolée, déclina Nokomis. Je dois faire des recherches.

Naël la salua, lui souhaita courage puis la contourna, l’esprit déjà loin. La fenêtre qu’il dépassa lui renvoya la pensée de Wayan. Les paroles de Phantom brûlèrent son esprit. Ce n’était qu’un jeu, Naël voulait s’en persuader.

Rien qu’un jeu.

Le crépuscule laissa place au ciel étoilé. Les lumières artificielles dansaient gaiement sous la tutelle sereine de la pleine lune alors que les éclats de rire se propageaient dans la nuit. Naël passa l’une de ses mèches factices derrière son oreille —son petit rituel. Tandis qu’une brise légère lui soutirait un frisson, ses yeux se perdirent vers l’horizon. Le roux rabattit les pans de sa veste contre lui avant de vérifier que son masque cachait correctement la moitié de son visage. Il s’enfonça ensuite dans l’allée pavée.

L’architecture subtile des lieux lui arracha un coup d’œil contemplatif. L’astre nocturne éclairait paresseusement les jardins taillés qui encerclaient la demeure aux mille ornements. Les lumières plus vives des lampes suspendues l’invitèrent jusqu’à la fête. Ses pas affirmés résonnèrent sur les dalles du hall d’entrée. On récupéra son manteau. L’odeur de l’alcool et les effluves des apéritifs sinuèrent jusqu’à lui. La foule gonflait à chaque note de musique ; les convives allaient et venaient à travers les pièces sauvagement mises en lumière. Naël s’avança jusqu’au buffet puis s’empara d’une coupe d’alcool. Il en huma l’arôme et décela un kir à la liqueur de pêche. La texture humide des lèvres de Wayan lui revint, le goût salé de sa peau, ses grandes mains qui le caressaient, ses murmures contre son corps. Naël empêcha un frisson d’éclater contre ses épaules alors qu’il entendait sa voix rauque, qu’il voyait les perles de sueur courir le long de son front. Les soupirs de plaisir de Wayan résonnaient en lui comme s’il était là. Naël crut inhaler son odeur : un mélange entre la pêche, la sueur de leurs ébats et la tequila. 

Naël reposa le verre avec brutalité. Wayan devait quitter son esprit quand il travaillait. Son regard se recentra sur la grande salle, détailla chaque visage, chaque corps. Comment retrouver sa commande parmi tout ce tas de fêtards ? Ses mèches étonnamment sombres chatouillèrent sa chemise blanche lorsque ses prunelles se concentrèrent sur la silhouette d’une jeune fille. Ses pas précipités s’effaçaient sous sa longue robe lilas puis disparurent à travers l’une des grandes baies vitrées. Naël plissa des yeux perçants. Il fendit les invités afin d’à son tour s’évaporer derrière les fenêtres.

Le vent glacé de la nuit l’accueillit à nouveau. Naël avança de quelques pas avant de s’arrêter, légèrement en retrait. Accoudée à un grand muret de pierre, Lily Warren perdait son regard vers les jardins. Pas encore alertée par la présence du faux brun, Naël se permit de la détailler. Ses longs cheveux blonds tombaient dans le bas de son dos tandis que quelques volants entouraient sa taille. Légères, ses chaussures contrastaient avec sa peau claire. Naël se racla doucement la gorge. Dans un sursaut, Lily pivota. Une énorme pince contenait ses cheveux, dégageait son visage. La Rose s’attarda sur ses lèvres beiges, son nez et ses yeux verts qu’il trouvait trop rouges. En réalisant qu’elle n’était pas seule, Lily se détourna rapidement pour essuyer ses joues et revêtir son masque. Naël s’approcha du muret.

—   Belle soirée, n’est-ce pas ? commenta-t-il dans un souffle.

Lily hocha lentement la tête. Armé d’un sourire, Naël lui lança un regard en biais.

—   Je m’appelle James, et vous ?

—   Lily.

—   C’est un joli prénom.

Sans croiser le regard de son interlocuteur, la jeune fille fronça les sourcils. Naël déglutit. Son regard masqué vagabonda vers l’horizon, les arbres du grand verger, les allées qu’il devinait dans l’obscurité. Le rouquin fut happé par un ensemble compact d’énormes buissons.

—   Attendez.

Ses yeux s’illuminèrent.

—   C’est un labyrinthe ?

L’expression qu’il avait souhaitée mystérieuse s’inclina devant un sourire sincère. Lily osa enfin poser ses yeux sur lui en acquiesçant précautionneusement.

—   J’en avais jamais vu ! s’extasia-t-il. Jamais aussi grand, en tout cas. Y’a vraiment des gens qui s’y perdent ?

Naël croisa son regard pour la deuxième fois. Un sourire attendri avait pris la place des larmes de Lily. Il transforma sa tactique ; son sourire s’accentua.

—   Souvent, mais moi je le connais par cœur, l’assura-t-elle.

—   Je veux le faire…

—   Vous allez vous perdre.

—   Oh, ne comptez pas trop sur ça.

Il lui adressa un plus grand sourire encore, comme s’il était possible de l’étirer à l’infini. Cette fois-ci, Lily ne détourna pas le regard.

—   Vous m’accompagnez ? questionna-t-il.

Le regard de la jeune fille s’agita un instant vers la fête mais son envie de s’en échapper se renforça. Elle ne put empêcher ses lèvres de se courber dans un petit sourire. Naël ne perdait pas le sien.

L’entrée du labyrinthe s’ouvrit devant eux. La Rose trottina gaiement vers elle, le sourire aux lèvres. Avant de s’y enfoncer, il jeta un regard derrière son épaule. Lily le suivait toujours, souriante. Les quelques mèches qui s’échappaient de sa coiffure flottaient autour de son visage. Naël désigna les buissons du pouce.

—   Ça doit demander beaucoup d’entretien.

—   Je plains les jardiniers, affirma Lily.

Naël effleura une feuille du bout des doigts. À mesure qu’ils avançaient entre les broussailles, la raison de sa venue s’effilochait. Les allées sombres du labyrinthe s’ouvraient devant leurs pas, seulement éclairées par la lune. Seul le bruit de leurs pieds qui foulaient le gravier accompagnait leur marche innocente. La brise se leva à nouveau. Lily lança un coup d’œil à Naël.

Leur pérégrination dura longtemps. Parfois, Naël s’aventurait dans des culs de sac. Ils riaient de ses erreurs, suivaient un autre chemin. Leurs langues se déliaient à mesure de leur avancée : les questions de Lily étaient nombreuses sur James. Celui-ci savait exactement à quel moment il devait hésiter, quand il ne devait pas. Pour Lily, son personnage se devait d’exister.

Leur sortie du méandre végétal s’accompagna du rire cristallin du tueur. Deux heures s’étaient déroulées. Naël répondit au sourire de Lily par l’un des siens, sincère.

—   C’était vraiment sympa comme moment, lança la jeune femme en le dépassant.

Le cœur de Naël cogna contre sa cage thoracique. Il observa les cheveux de Lily danser sous le rythme de sa démarche. Quelques heures avec elle avaient suffi à ébranler ses convictions. Sa mâchoire se crispa.

—   Lily ? prononça-t-il à mi-voix.

Il s’approcha lentement.

—   Pourquoi tu pleurais, avant ?

Les yeux de son interlocutrice s’arrondirent avant de glisser vers le sol.

—   C’est rien…

—   Lily, déclara Naël d’une voix douce. Si t’as besoin d’en parler, je suis là pour toi.

—   Je sais pas comment en parler…

Alors que la respiration de la jeune femme s’accélérait, elle chercha le regard de Naël du sien. Ce dernier posa une paume réconfortante sur son épaule.

—   J’ai peur… souffla-t-elle.

—   Peur de quoi ?

Lily joua avec sa lèvre inférieure pendant quelques secondes. Son courage de regarder James dans les yeux disparut ; elle s’en détourna.

—   Je peux t’aider si t’en as envie, murmura Naël.

—   Je peux vraiment te faire confiance, hein ?

—   Promis.

Lily inspira soudainement.

—   J’ai reçu un mail, cet après-midi.

—   Un mail ?

—   Un mail de menace.

Naël fronça les sourcils. Son pouls cogna contre ses tempes. Lily perdit son regard vers la maison éclairée.

—   C’est un homme qui voulait sortir avec moi mais j’ai refusé.

—   Il s’est pris un râteau et il te menace ?

—   Je… 

La jeune femme s’interrompit. Ses doigts cherchèrent sa robe et s’agrippèrent fermement au tissu. Une nouvelle fois, Lily inspira avant d’accepter les mains de Naël sur les siennes.

—   C’est ma faute. Au début, j’acceptais sa drague, j’y répondais, mais il se montrait de plus en plus impatient, alors j’ai fini par le bloquer et plus vouloir le voir.

Naël souffla de rire.

—   C’est pas ta faute, grinça-t-il. C’est pas ta faute.

—   Je l’ai fait espérer, tenta Lily, la voix faible.

—  Non. T’as choisi de le draguer au début. Tu peux choisir d’arrêter, c’est toi qui décides.

Ils tombèrent en silence. Naël sentait son cœur battre la chamade. Son client n’était-il qu’un homme frustré de ne pas pouvoir être avec Lily ?

—  Au début, je le prenais pas au sérieux, poursuivit la blonde. Mais il commence vraiment à me terrifier, James. Quand il est pas en train de vouloir ma mort, il me dit qu’il a eu tort, qu’il m’aime, qu’il recommencera pas. À chaque fois, il trouve un nouveau moyen de me contacter.

—   Attends, c’est pas la première fois ? questionna le tueur, les sourcils froncés.

Lily secoua ses mèches. La gorge nouée, Naël sentit une bile acide naître au creux de son estomac. Il repensa à la feuille brûlée dans la cheminée de son chef. Le nom de la jeune femme, en lettres calligraphiées, disparaissait derrière les flammes. Un étau lourd comprima les poumons de la Rose. Devait-il tuer Lily parce qu’elle ne voulait pas d’une relation abusive et toxique dans sa vie ? C’était infaisable. Impossible. Lily sourit.

—   Mais t’inquiète pas ! Ça va mieux grâce à toi. Merci beaucoup, James.

Naël aurait pu sourire, lui donner l’impression qu’il en était heureux. Pourtant, il ne pouvait s’y résigner.

—   Je peux te prendre dans mes bras ? souffla-t-il.

Les prunelles de Lily s’arrondirent mais elle accepta, alors les bras du roux se refermèrent autour de la jeune femme. Il appuya son menton contre son crâne et inspira son parfum de cannelle, doux, légèrement sucré. Les doigts timides de Lily se frayèrent un chemin jusqu’au dos de la Rose. Enfin, elle se laissa aller à l’étreinte. Les yeux fermés, Naël resserra encore son emprise.

—   On devrait rentrer, tu vas tomber malade, murmura-t-il.

La blonde acquiesça, souriante. Le regard de Naël se perdit vers la lune, puis la colline qui dormait plus loin. Lily inclina la tête.

—   Tu voudrais qu’on se revoie ?

—   Quoi ?

—   Je sais pas, seulement si t’as envie bien sûr. 

Naël demanda quelques secondes à son esprit avant de comprendre. Il finit par acquiescer par à-coups rapides.

—   Oui, oui, bien sûr !

—   J’ai eu peur que tu refuses, rit Lily.

Elle pointa la colline du menton.

—   Là-bas ? C’est joli, tu verras. C’est encore le domaine de mes parents alors on pourra y traîner sans problèmes.

La Rose suivit les courbes luxuriantes du regard avant d’acquiescer pensivement. Le sourire de Lily s’agrandit.

—   Plus ce soir, il est tard, déclara-t-elle. Mais pourquoi pas samedi, vers vingt-deux heures ? Tu serais là ? On aura qu’à observer les étoiles, peut-être même qu’on verra des étoiles filantes !

Le cœur de Naël se serra mais son sourire ne laissa pas son masque se fendre. Dans un souffle, il accepta la proposition.

Les quelques heures restantes leur suffirent à grignoter au buffet, à parler et à renforcer le personnage de James. James adorait les mathématiques. Il étudiait d’ailleurs à l’université que ses parents lui payaient, aimait sortir les week-ends et avait été invité par l’un des amis de Lily. Malgré leurs rires, il pesait sur Naël un poids qu’il ne pensait pas ressentir un jour. Son cœur lui semblait si lourd à porter.

Avant de partir, l’assassin gratifia Lily d’une étreinte. Le rendez-vous du samedi suivant était gravé dans l’esprit de Naël comme une date au fer rouge. Elle le brûlait. Elle le brûla même lorsqu’il atteignit à nouveau les dortoirs silencieux du Centre.

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2 Comments

  • Encre de Calame

    Quelle surprise !

    Agréable surprise je dirais même, Naël se remet en question, remet en question sa mission. Il a visiblement des principes et une éthique sur les victimes de ses meurtres, et n’apprécie pas l’assassinat gratuit.

    Aussi, il est totalement amoureux de Wayan et cela le pertube c’est trop mignon 😭

    Cette histoire ne fait que me surprendre, et je sens que cette Lily va lui apporter des problèmes lourds.

    Hâte de lire le prochain chapitre ! 💜

    • Clem Ruadasogno

      Coucou Encre, merci pour ton commentaire !
      On arrive au gros gros tournant pour Naël, en effet… Et on est heureuxses que tu y sentes autant d’intérêt que nous on a mis à l’imaginer et l’écrire !

      On espère que la suite te plaira !

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