La Valse du Chaos — Chapitre XVI

Jeu dangereux

CW — Nudité

« Il y a trois rêves que je visite : ta peau, tes mots et puis le risque. »
— La place du vide, Aaron, Zazie

L’examen passé, Naël slalomait entre ses fréquentations. Trois semaines s’étaient écoulées. De temps en temps, il traînait avec Phantom, parfois avec Alhem. Il souriait à la Lune quand ils se croisaient dans les couloirs et puisqu’elle avait réussi son examen haut la main sous sa tutelle, Naël apprenait à la connaître avec curiosité. Elle s’appelait Nokomis. Le roux appréciait particulièrement sa présence calme et rassurante. 

Pourtant, et malgré ses interactions oscillantes, Wayan n’échappait pas à ses pensées. Ils s’étaient revus quelques fois mais toujours chez l’inspecteur. 

Allongé dans son lit, le rouquin observait les annonces d’appartement sur son ordinateur. Alhem lui avait fait la remarque ironique que c’était tôt pour se caser avec son petit inspecteur alors Naël n’avait rétorqué qu’un grognement sourd et indistinct. Il ne cherchait qu’une couverture, quelque chose pour l’ancrer un peu plus au monde extérieur. Au bout de quatre jours assidus de recherches, il finit par tomber sur la perle rare. Après en avoir parlé au grand chef puis passé quelques coups de fil, il se retrouva fièrement devant la porte blanc crème de son appartement, les clés en main, le sourire aux lèvres. Son job de fleuriste à mi-temps ne permettait pas de justifier la location d’un deux pièces au plein centre de New York, mais qui s’en souciait ? Naël ne se faisait pas de soucis quant à la curiosité de son partenaire. Après tout, Wayan ne lui avait toujours pas avoué qu’il était inspecteur, en quoi pouvait-il se permettre de demander à Esteban ce qu’il faisait de sa vie ? Esteban arrangeait des bouquets, lui. Naël était un tueur ; Esteban n’était qu’un nom, une couverture, un masque.

Plusieurs heures suffirent à achever l’emménagement. Alhem, qui avait accepté de l’aider à monter les meubles jusqu’au cinquième étage, partit rapidement ouvrir sa librairie. Nokomis s’éclipsa à son tour. Naël se retrouva seul au milieu de ses meubles. Ses affaires personnelles ne prenaient pas beaucoup d’espace : trois cartons qui traînaient au milieu du salon. Ses vêtements trouvèrent leur place dans son dressing coulissant ; sa trousse de toilette se fraya un chemin vers le lavabo de la petite salle de bain.

Le soleil dérivait vers l’horizon. L’emménagement aurait pu être plus rapide si Naël n’avait pas fait de longues pauses durant lesquelles il se contentait de boire un peu d’eau puis de fermer les yeux, allongé sur son canapé. Lorsqu’enfin, il vida la dernière boîte, heureux de pouvoir se reposer après tant d’efforts, son téléphone vibra. Rentre, j’ai fait de la soupe.
Naël cligna des yeux tandis qu’un sourire fugace se peignait sur ses traits. Sa veste sur les épaules, il jeta un coup d’œil vers ses fenêtres. Les jours rallongeaient et bientôt, les plantes renaîtraient. Naël attendait chaque printemps avec autant d’impatience que le précédent, tant il était heureux de revoir ses fleurs bourgeonner. Malgré son impatience, un regard attristé balaya la pièce avant de plonger dans le noir du couloir. À peine s’était-il familiarisé avec les lieux qu’il devait les quitter. Au parking souterrain, le rouquin emprunta sa voiture pour retourner au Centre.

Quelques pas conduisirent Naël devant le bureau de son chef. Après trois coups, Noah lui ordonna d’entrer.

—   Vous avez fait de la soupe ? demanda le tueur d’un ton narquois.

—   Naël.

L’homme aux allures squelettiques pivota vers le roux puis le salua d’un mouvement de menton. Ses doigts se haussèrent vers la feuille pliée qui reposait sur son bureau, l’attrapèrent avant de la tendre à Naël. La Rose s’approcha pour lire la ligne parfaitement rédigée. L’écriture de Noah lui était presque aussi familière que la sienne. La pulpe de son index effleura le prénom écrit alors qu’il l’articulait au bord de ses lèvres, muet : Lily Warren.

—  Tu connais la procédure, inutile de te la rappeler, trancha Noah en croisant ses mains sur ses genoux.

—   Oui, Noah.

Sans lâcher le papier des yeux, Naël s’approcha de la cheminée qui dévorait tout un pan du mur. Le nom, Lily Warren, était déjà gravé dans sa mémoire ; il lâcha la feuille dans les flammes. Immédiatement attaquée par le feu, quelques secondes suffirent à la consumer entièrement. Un frisson naquit dans les reins de Naël. Il se détourna avec la furieuse envie de vouloir serrer quelque chose.

Un sourire et un claquement de porte plus tard, Naël quitta le bureau de son supérieur. Une semaine lui avait été donnée pour exécuter sa mission alors ce fut d’un pas calme qu’il regagna son dortoir. Certaines de ses affaires restaient là, celles qu’il ne pouvait pas montrer au commun des mortels. Et surtout pas à Wayan. La toxine botulique, ses quelques roses séchées et ses flacons de javel dormaient dans une boîte au pied de son lit. Celui d’Alhem faisait face au sien, mais le Dieu de la Mort n’était visible nulle part.

Naël s’effondra sur son lit pour s’enrouler autour de ses oreillers. Wayan quittait rarement son esprit, ces derniers jours. Le tueur sentait en lui le désir de rester auprès de l’inspecteur, de respirer les effluves de son parfum. De simple amant, Wayan avait réussi à se frayer un chemin dans sa vie jusqu’à devenir son ami. Pouvaient-ils se considérer comme des amis ? Naël se redressa, dos contre le mur. Son cœur se serra : il restait le tueur que Wayan chassait depuis des mois sans jamais le trouver. Et si jamais il l’apprenait ? Naël secoua ses mèches de feu. Pourquoi l’apprendrait-il ? Un sourire fier remplaça l’inquiétude sur son visage. Il était la Rose : introuvable, intouchable, indétrônable.

La vibration de son téléphone dans sa poche le coupa de ses pensées. Alors qu’il pensait à un énième gif envoyé par Alhem, il eut l’heureuse surprise d’y lire le nom du policier. Tu viens ce soir ? Le cœur de Naël soupira avant de brusquement se serrer. Avec une pointe de tristesse, le rouquin effaça le message qu’il était en train d’écrire pour finalement lui répondre : Pas ce soir, désolé. Le téléphone posé sur la table de chevet, il récupéra des vêtements pour prendre une douche. Il allait passer la porte quand son regard rencontra une nouvelle fois son écran. Tant pis. Il bascula ses habits sur un bras avant de se diriger à pas fermes vers son mobile. Le regard tourné vers la lucarne, il haussa l’objet à son oreille pour appeler son amant. La réponse de Wayan ne tarda pas :

—   Allô ?

Naël sourit subrepticement.

—   Hey, Wayan. Comment tu vas ?

—   Fatigué mais ça va. Tu viens pas, alors ?

Un silence lui répondit. Le sourire du fleuriste ne le quittait pas.

—   Pourquoi tu m’as appelé ? questionna le brun.

—   Une fausse manipulation, prétexta Naël.

—   Oh.

Leurs respirations robotiques prirent la place de la conversation pendant de longues secondes. Finalement, Wayan déclara :

—   À bientôt, alors ?

Naël se mordilla la lèvre. Il voulait voir Wayan. Il voulait être près de lui ce soir, maintenant, tout le temps.

—   Attends, souffla-t-il avant que le policier ne raccroche. Je peux annuler pour ce soir, attends-moi.

Wayan ne répondit rien.

—   Je ramène à manger ?

—   Si tu veux, hésita Wayan. Ça ira ?

Le roux le lui promit. L’appel se termina sur l’heure de rendez-vous et un grand sourire aux lèvres de Naël. Au diable les assassinats pour ce soir ; il avait le temps avant de devoir aboutir sa mission.

Ce fut d’une humeur plus gaie que Naël se dirigea vers les douches communes. La salle embrumée accueillit son sourire. Le rouquin ne pensait pas l’avoir déjà connue propre ou inoccupée : tous les assassins du Centre s’y retrouvaient pour faire leur toilette ou se maquiller. Le son assommant de la pression de l’eau résonnait entre les carreaux des murs tandis que la buée se terrait déjà contre les grands miroirs qui surplombaient les éviers. Naël s’avança, ignorant les trois premières cabines à sa gauche. Il verrouilla la porte derrière lui après avoir dépassé la quatrième. Son sourire s’accentua. L’idée de voir Wayan le soir-même le remplissait d’une énergie débordante. Nu, il se glissa sous le jet d’eau chaude. La pression de celle-ci colla les cheveux de Naël à son crâne ; il les jeta en arrière en levant le visage. Ses mains se baladèrent sur son corps : les poils de ses aisselles qu’il allégea d’un passage, ceux de son pubis. Les yeux soigneusement fermés, un léger sourire se dessina sur ses traits. Son imagination traça les courbes du dos de Wayan, celles de son torse et de ses fesses.

La pression de l’eau se stoppa alors Naël en profita pour attraper son shampoing et le gel douche. Il ressortit plus tard, une serviette enroulée autour de sa chevelure, une autre sur sa taille. Le miroir le plus proche l’attira. Le roux fouillait dans sa trousse de toilette à la recherche de sa brosse à dents lorsqu’une voix l’interpella :

—   Naël !

Le tueur finit d’étaler son dentifrice pour se retourner, croisant le regard amical de Phantom. Déjà habillé, il lui manquait à peine ses chaussures pour sortir de la pièce. Naël haussa les commissures de ses lèvres.

—   Salut, Minus.

—   Ça tombe bien que tu sois là ! Tu veux venir t’entraîner avec moi, après ? Ça fait longtemps.

Naël releva le regard vers son ami. Un sourire navré répondit à sa proposition.

—   Désolé, je suis pris ce soir. Une prochaine fois ?

Naël en profita pour faire mousser le dentifrice contre son émail, les yeux retournés sur le miroir. Phantom resta silencieux sous les coups de la brosse à dent. Il s’appuya contre un mur, les bras croisés contre son torse.

—   Tu sors beaucoup en ce moment, on te voit plus trop.

—   L’appel de l’extérieur, réussit à articuler Naël sans cacher son sourire taquin.

Un nouveau silence prit place. Naël recracha et se rinça la bouche devant le regard muet du châtain. Finalement, Phantom reprit la parole :

—   Y a quoi de réellement intéressant, à l’extérieur ?

Les yeux ronds de Naël se tournèrent vers son ami.

—   Je sais pas moi, les gens, la vie en général.

Paraître normal, pensa-t-il tout bas.

—   Tu rencontres beaucoup de monde ? poursuivit Phantom.

—   Plus ou moins.

—  Alhem m’a dit que tu trainais avec un inspecteur, c’est vrai ? Celui qui est sur ton enquête ?

Naël fixa les traits de Phantom pendant quelques secondes, mais seule une curiosité franche s’y lisait. Le roux acquiesça lentement en ôtant la serviette humide de ses cheveux.

—   Il s’appelle Wayan, c’est lui que je vais voir ce soir.

Un sourire inconscient fleurit sur ses lèvres alors que les dents de la brosse tentaient de démêler sa chevelure. Phantom observa silencieusement la bouche étirée de Naël.

—   Vous vous voyez souvent ?

—   Une fois par semaine, deux ? Je sais pas, Phantom. Pourquoi tu poses toutes ces questions ?

Un semblant de rire s’étrangla dans la gorge de Phantom. Ce dernier leva les mains.

—  Désolé ! Je suis curieux de savoir comment tu joues avec lui, c’est tout. C’est la première fois que tu fais ça.

—   Je ne…

Naël serra brusquement ses lèvres entre elles. Il ne jouait pas avec Wayan ? Si. Si, c’était une évidence : il jouait avec lui. Si ça n’avait pas été le cas, jamais Naël n’aurait continué à le voir après avoir découvert son métier. Pourtant, et malgré tout ce qu’il pouvait s’affirmer, son cœur se serrait douloureusement. Son regard durcit. Les coups de brosse devinrent plus violents et rapides. Ses états d’âme n’échappèrent pas à Phantom, qui ouvrit la bouche pour parler mais Naël ne lui laissa pas le temps de prononcer quoi que ce soit.

—   Je suis pressé, par contre. À plus, Minus.

Ses affaires regroupées, il s’enferma dans une cabine pour s’habiller.

Vingt heures sonnèrent quand deux coups furent toqués à la porte d’entrée de Wayan. Un sourire naquit sur les lèvres de Naël lorsqu’il avisa la chemise à carreaux de son partenaire, ouverte sur un haut miel.

—   Esteban.

—   Pas de t-shirt blanc cette-fois, sussurra le plus jeune en entrant.

—  J’ai fait un effort, renchérit Wayan, un petit sourire au coin des lèvres. J’ai même enfilé une chemise.

—   Ça te va bien.

Il haussa un sachet en carton à la hauteur des yeux de Wayan, déclarant qu’il manquait les couverts. Sous les effluves gras de la nourriture, Wayan l’assura qu’il allait les chercher. En attendant, Naël pouvait se mettre à l’aise au salon et trouver un film à regarder. Avant de sortir, Wayan lui indiqua les boitiers du doigt.

—   Tu veux regarder quoi ? 

—   Ce que t’aimes, lui lança Wayan depuis la cuisine. 

Naël se pencha puis haussa un sourcil en suivant les titres des yeux.

—   Je pensais pas que t’aimais les dessins animés, se moqua-t-il sans savoir si Wayan allait l’entendre.

—  Si t’aimes pas les dessins animés, t’as rien à faire dans cet appartement ! 

Il revint rapidement avec des verres et des couverts en main. Naël accompagna ses mouvements des yeux puis une fois que l’attention de Wayan se porta sur lui, il lui tendit le film choisi.

—   Ça me va, déclara Wayan.

—   J’espère bien, c’est tes films.

Le brun soupira, les yeux vers le plafond. Naël rétorqua par un sourire. Il plaça le disque dans le lecteur avant d’attraper la télécommande puis de se caler confortablement contre l’épaule de Wayan. La musique résonna dans une atmosphère reposante, accompagnée des cœurs légers des deux amants.

Précédent : Chapitre XV — L’interrogatoire
Suivant : Chapitre XVII — Lily Warren

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *