La Valse du Chaos — Chapitre XIX

Une nuit sans étoiles

TW : Agression sexuelle, Crise d’angoisse, Drogue, Mort

« Lili, easy as a kiss we’ll find an answer 
Put all your fears back in the shade 
Don’t become a ghost without no colour 
Cause you’re the best paint life ever made » 
— U turn, Aaron

Vingt-deux heures sonnèrent à la cloche de l’église. Naël glissa ses doigts dans les mèches de sa perruque brune puis dans les mailles de son écharpe avant de les cacher dans la poche de son manteau gris. La lune, accompagnée de milliers d’étoiles, éclairait la colline brumeuse. Et si Lily ne venait pas ? Et si tout son plan tombait à l’eau ? Naël retroussa une nouvelle fois sa manche pour observer les chiffres sur sa montre. Une minute de plus venait de passer. À peine. Un profond soupir s’échappa de ses lèvres alors qu’il parcourait le jardin ondulant du regard. Face à lui se dressait le penthouse des parents de Lily, une imposante bâtisse en pierre, la même qui avait accueilli la fête d’anniversaire de la blonde. Ses fenêtres renvoyaient une belle lumière orangée qui glissait tendrement sur les plis de la pelouse tondue. Assis sur un parapet de pierre, l’assassin surplombait le terrain réchauffé par la fin du mois de mars. Il expira lentement. Ses doutes, ses pensées parasites et la bile dans sa gorge devaient disparaître.

Lily lui offrit l’opportunité de s’en débarrasser en se faufilant en dehors de sa demeure. Habillée d’une jupe longue serrée à la taille et d’un épais pull noir, elle grimpa jusqu’à la colline sous le regard à demi amusé de Naël. Ses prunelles étincelaient. De fins sourires éclairèrent leurs visages lorsqu’elle s’arrêta finalement devant le jeune homme.

—   J’ai eu peur que tu ne viennes pas, souffla la blonde.

—   Je suis là.

—   T’es tellement différent sans ton masque, James.

L’assassin invita la jeune femme à s’asseoir du bout de sa main gantée, un doux sourire aux lèvres.

—   Tout le monde l’est, l’assura-t-il. Pourquoi tu avais peur ?

—  Tu sais, prévoir quelque chose dans le feu du moment, ça n’aboutit presque jamais.

Naël la rassura d’un sourire. Lentement, il glissa sa main contre la pierre du parapet. Lily observa le mouvement pendant quelques secondes avant de rapprocher la sienne. Leurs doigts s’enlacèrent ; les poumons de Naël hurlèrent.

—   Tes gants sont gelés ! s’écria Lily. T’as pas froid ?

Le rire de Naël balaya les craintes de la jeune femme. Un sourire remplaça son inquiétude ; elle se permit enfin de se caler confortablement contre la pierre. Pendant qu’elle lissait sa jupe, le nez tourné vers les étoiles, Naël en profita pour découvrir un magnifique bouquet de son dos. Il se racla la gorge.

—   Des roses ! s’exclama Lily, les yeux posés sur les fleurs. Elles sont pour moi ?

Naël sourit pendant que les mains de la blonde s’emparaient du bouquet avec de grandes précautions. Elle inspira le parfum des roses.

— Elles sont magnifiques, murmura-t-elle en coulant ses yeux vers Naël. Comment t’as pu en trouver à cette période ?

—   On les fait pousser dans des serres en hiver.

Le regard de Naël se perdit dans les fleurs carmin. Depuis quelques mois, elles étaient devenues ses complices, ses compagnes de jeu. Elles l’avaient suivi partout, dans chacun des quatre assassinats qu’il avait accompli sous le nom de la Rose. À la pensée de Wayan, un frisson glacé griffa sa colonne vertébrale. Le lendemain serait difficile pour l’inspecteur. Les heures à venir le seraient encore plus pour Naël, qui concentra à nouveau son regard sur les lignes pourpres.

Ce soir, il ne voulait plus de ces significations perverses et noires. Il voulait redonner aux roses leur symbole originel, celui qu’il avait perdu au fil de ses meurtres. Naël haussa la main pour effleurer les pétales si doux sous la pulpe de ses gants mais il ne sentit rien d’autre que le tissu contre sa peau. L’effluve des fleurs vagabonda jusqu’à lui. Dans son ventre tonna un brusque haut-le-cœur : jamais l’odeur des roses ne l’avait à ce point dégoûté. Encore une fois, son regard se posa sur le visage de Lily, rougi par le froid, sur ses yeux qui brillaient comme des étoiles.

—   Merci, lança la jeune femme alors qu’un sourire timide se peignait sur ses traits. Elles sont super belles.

Le regard triste et sincère de Naël bascula contre son sourire, mais ses émotions réprimées n’échappèrent pas à la blonde.

—   Ça va pas ?

Elle se rapprocha, alors l’assassin secoua ses mèches brunes en soufflant que tout allait bien. Tout allait pour le mieux. Sa main chercha la présence de la gélule dans la poche de son manteau, la serra dans sa paume.

—   Alors, y a des étoiles filantes ? s’arracha-t-il.

Lily leva le nez vers la nuit. Naël n’arrivait pas à quitter son visage des yeux : il se demandait inlassablement ce qu’elle avait fait pour mériter de mourir. La conception de la mort lui parut si étrange. On mettait devant sa figure une partie de lui-même qu’il n’avait jamais questionnée jusque-là. Son masque craquelait.

—  J’en vois pas pour le moment.

Dans son poing, la capsule blanche le narguait. Son esprit persistait à lui dire de la ranger à tout jamais, de partir après avoir passé une excellente soirée en la compagnie de Lily. Pourtant, il ramena une de ses mèches en place et en profita pour bloquer la gélule dans sa bouche, entre sa gencive supérieure et sa mâchoire. Une vague de haine s’abattit contre lui. L’envie de fuir pour se réfugier au chaud lui brûlait la gorge. Il avait besoin de Wayan. Naël voulut continuer à sourire mais les commissures de ses lèvres tressautèrent : elles savaient.

—   Lily.

La blonde plongea son regard si innocent dans celui de l’assassin. D’une main, il s’appuya contre la pierre et de l’autre, il prit celle de Lily dans la sienne. Ce ne sera pas douloureux, avait-il envie de lui dire.

—   James, s’amusa-t-elle à répéter en s’apercevant qu’il n’en dirait pas plus et qu’il se contentait de caresser doucement sa peau.

Les prunelles de Lily hésitèrent sur le visage de Naël avant de revenir dans ses yeux gris. Naël ne laissa pas partir son attention, il murmura :

—   Je peux t’embrasser ?

Les yeux écarquillés de la blonde furent les premiers à lui répondre avant qu’elle n’hoche la tête. Elle glissa sa paume gelée contre la joue de Naël qui inclina doucement le visage pour épouser sa main. Avant de se pencher vers sa bouche, il y déposa un baiser doux. La jeune femme suspendit sa respiration. Leurs cœurs allaient s’arracher de leurs cages thoraciques, mais Lily par amour et Naël par chagrin. Pendant qu’il gardait les yeux grand ouverts, elle ferma les siens. Leurs lèvres s’effleurèrent puis se scellèrent.

Les larmes de Naël écrasèrent finalement ses barrières : elles roulèrent sur ses joues tandis qu’un sanglot secouait ses épaules. En sentant la secousse, Lily rouvrit les yeux. L’assassin ne lui laissa pas le temps de réagir. Sa main derrière le crâne de la blonde, il la força à rester en place. Les prunelles de Lily s’écarquillèrent. Elle gémit en plaquant ses paumes contre le torse de Naël pour le repousser. Celui-ci glissa sa langue dans la bouche de sa victime pour enfoncer la gélule dans sa gorge, les doigts crispés autour de ses cheveux qu’il tirait en arrière. Lily s’étrangla. À l’entente de sa déglutition, Naël relâcha la jeune femme. Le sang battait à ses tempes. Précipitée, Lily recula. Ses sanglots étaient presque inaudibles à Naël.

—   J-James ? s’écria-t-elle, la main sur la bouche, l’autre raidie sur son pull.

Quatre. Cinq. Naël comptait.

Ils se fixaient, incapables de prononcer la moindre parole. Les larmes n’arrêtaient pas de gonfler dans les yeux de Lily : elle pleurait silencieusement, les jambes pliées contre son ventre.

Huit. Neuf.

Les ongles de Lily s’enfonçaient dans la chair de sa bouche. 

—   Je…

Les paroles de la jeune femme moururent dans sa gorge avant qu’elle ne reprenne, plus révoltée mais d’une voix presque imperceptible :

—   Je vais y aller, James…

—   Naël, avoua finalement l’assassin. Mon nom, c’est Naël.

Le vœu de Naël disparut derrière le silence soudain de Lily. Elle ne connaîtrait jamais son prénom. Pris de sévères convulsions, son corps tenta de lutter. L’assassin se jeta vers l’avant pour la rattraper, la respiration brisée par des inspirations insensées. Ses pleurs côtoyèrent l’horreur de ses actes. Les tressautements cessèrent : les jambes lâchèrent en premier, puis les bras, le torse ; la tête bascula finalement. Frénétique, Naël dégagea les mèches du visage de Lily. Il aurait tout donné pour voir autre chose que ses yeux écarquillés, figés vers le ciel pour l’éternité.

—   Lily, gémit-il. Lily.

Son cœur s’emballa. Les maigres barrières qui avaient pu tenir debout cédèrent devant la tempête qui faisait écho dans les poumons de Naël. Il n’arrivait pas à taire ses pleurs. Il voulait crier, il voulait hurler, mais seules ses larmes s’échappaient de sa gorge, de ses yeux, de son nez.

—   Je suis désolé, désolé, désolé, tellement désolé, Lily- Lily, m’en veux pas, s’il te plait, pardon, pardon, pardon… 

Le corps de Lily était encore chaud, brûlant même. Ses joues trempées mouillaient la perruque du tueur. Lui ne pouvait s’arrêter. Son corps était encore vivant : il se secouait, pris de grandes secousses incontrôlables.

—   Je veux pas être ici, je veux pas. À l’aide, au secours, bredouilla le roux en enfonçant ses ongles dans le tissu du pull de Lily. Wayan, Wayan, au secours… 

Son corps ne voulait plus qu’il respire. Les paupières serrées, la mâchoire crispée, il n’arrivait plus à reprendre son souffle. Tremblotant, il réussit à capturer une inhalation forcée. La vanne ouverte, ce fut comme si son souffle s’envolait aux quatre vents : de plus en plus rapide, de plus en plus saccadé. Aucune parole n’arrivait à franchir ses lèvres. Son cerveau bouillonnait ou était-il éteint ? Naël ne parvenait qu’à serrer Lily contre lui alors que sa cage thoracique se soulevait violemment à chaque fois qu’il inspirait. Ses poumons brûlaient. Il voulait crier à l’aide mais il se savait seul. Si seul.

—   Je suis désolé, désolé, si tu savais comme je m’en veux, je…

Face à une nouvelle poussée dans ses poumons, sa phrase se déchira. Il se mordit la lèvre inférieure si brutalement qu’il sentit soudain un goût de fer s’épanouir dans sa bouche. Pour laisser la place à des pleurs hauts, sa gorge se fissura. Connard. Il était le pire des connards à avoir tué une innocente. Non, bien plus qu’une innocente. Lily. C’était Lily. Lily qu’il avait appris à apprécier, à aimer même. C’était Lily, qui aurait continué à être heureuse. Lily qui aurait continué à lui sourire et à lui lancer ses regards scintillants.

Naël aurait voulu hurler mais son désir de cri s’étrangla dans sa gorge. Ses lèvres se raidirent alors que d’autres spasmes secouaient ses membres, que les larmes écrasaient ses joues et que sa morve coinçait sa respiration chaotique. Moins de bruit. Il devait se taire ou il se ferait prendre. Entre ses doigts crispés, les mèches de Lily tremblaient.

—   Je suis désolé…

Lorsque Naël bloqua sa respiration, ses pensées s’éloignèrent de son esprit. Sa tête tournait. Il aurait voulu enfouir son visage dans les vêtements de la jeune femme pour se cacher au monde mais il était forcé à faire face. Le poids de Lily reposait entièrement dans les bras de Naël.

Enfin, le rouquin parvint à calmer son corps : ses inhalations brusques capitulèrent. Son esprit agité dormait maintenant sous la surface. À plusieurs reprises, il expira puis inspira, à la recherche de pensées plus sereines. Lily bascula contre son torse mais ce n’était plus Lily, rien de plus qu’un corps inanimé. Naël effleura ses cheveux blonds avant de se redresser. Quand il pivota le corps de Lily pour l’allonger sur le dos, le regard ébloui de Naël glissa sur son visage déformé. Il lui ferma les yeux et la bouche. La vue de sa figure flasque ne lui procurait pas le sentiment de dégoût auquel il s’était préparé, alors Naël se rassura : il l’avait tuée, lui, et pas quelqu’un qui l’aurait traitée comme n’importe quelle autre cible. Lui, qui l’aimait sincèrement, lui qui se souciait d’elle. Délicat, il décala les mèches blondes de son visage.

—   Tu seras une reine, même dans la mort.

Plongée dans l’obscurité, la maison éclairée se dressait derrière les arbres qui la bordaient et le labyrinthe que Naël ne reverrait plus jamais. Sa montre lui indiqua que seule une heure et demi s’était évaporée alors la Rose inspira profondément. Il souleva le macchabée. Son regard longea le bouquet de roses alors il se contorsionna pour le garder près d’eux, dans le creux du ventre de la blonde. Attentif, Naël redescendit la colline dans l’ombre des bosquets. Son regard ne déviait pas. Il était la Rose et il allait donner une mort magnifique à Lily.

Garée depuis deux heures sous le feu faiblard d’un unique lampadaire, la camionnette du Centre, une Fjord F150 enregistrée sous son nom depuis quelques années, l’attendait de l’autre côté de la colline. À l’orée des rambardes, l’assassin patientait, accroupi. Alhem lui avait répété qu’il devrait penser à en changer pour qu’on ne puisse pas tracer ses déplacements par les pneus ou la plaque d’immatriculation, mais Naël n’avait pas encore pris le temps de se rendre à la gestion. Le corps froid de Lily pesait dans ses bras. Enveloppé par les ténèbres, Naël le porta jusqu’à son coffre avant de le recouvrir d’une bâche.

Son plan gravé en tête, il s’installa derrière le volant. Son téléphone lui permit de se connecter au réseau du Centre par l’enchaînement de plusieurs mots de passe et d’une reconnaissance faciale. La carte afficha les routes environnantes : aucune voiture de police en vue. Dans le brouillard qui commençait à se lever, Naël disparut. Plus aucune étoile ne brillait.

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One Comment

  • Lolookie

    LILYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYY MON AMOUR LILYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYYY

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