La Valse du Chaos — Chapitre XIII

L’examen

TW — Mort, Drogue, Sang

(Entrée furieuse.) 
— Alcina. ACTE I, Scène 5 

L’horloge frappa neuf coups. Au premier, les candidats s’élancèrent dans la nuit froide. La Rose suivait comme une ombre. On lui avait assigné la Lune. Elle courait, ses cheveux noirs frappant le bas de son dos au rythme de son élan. En observant un instant derrière elle, elle tenta de reconnaître son examinateur alors que ce dernier miroitait chacun de ses gestes, chacune de ses réactions, son rythme, son endurance. Un regard sur sa montre lui assura que l’examen n’avait démarré que depuis cinq minutes. Avec une rapidité déconcertante, la jeune femme disparut dans une plaque d’égout avant de refermer derrière elle. Naël l’imita puis se laissa glisser le long de l’échelle pour la suivre. C’était un bon point : dans une situation réelle, personne ne passerait derrière elle pour fermer les portes qu’elle emprunterait. Leur course leur fit traverser les égouts, cachés du commun des mortels. Les souvenirs de son propre examen revinrent à Naël, mais ceux qui le hantaient n’étaient pas la course contre la montre ni même son arrivée rocambolesque. Il se souvenait seulement de la main grasse de cet homme lui caressant les cheveux, de leurs baisers gluants.

La Rose se focalisa à nouveau sur sa tâche en ignorant cette douce nausée. Elle ne devait pas l’atteindre. Pas maintenant. Il devait prouver qu’il était un bon élément, un bon examinateur, un bon assassin.

Ils coururent longtemps. Suffisamment longtemps pour que, posté aux côtés de la candidate, Naël perçoive la respiration sifflante de la Lune. Devant eux se dressait un immeuble à la devanture lisse, aux fenêtres sobres et à la porte dépouillée. Un faible jardin s’étendait sur la droite. Pourquoi avoir choisi de courir ? Naël observa le quartier tranquille où ne brillait aucun phare de voiture et se dit que venir en véhicule aurait perturbé la tranquillité morbide des lieux. L’avantage, c’était le calme. Mais l’obscurité rendait les mouvements difficiles et délicats. Naël se demanda comment le Centre se démenait pour trouver des assassinats équivalents pour chaque candidat, avec chacun ses qualités et ses défauts. Sans perdre plus de temps, la Lune s’élança vers la porte. Elle observa le métal pendant quelques brèves secondes avant de se détourner. Alarme, pensa Naël, sur ses pas. 

La Lune se posta devant une porte-fenêtre du rez-de-chaussée. Ses yeux balayèrent l’intérieur ; ceux de Naël se plissèrent pour deviner les contours d’un plan de travail et d’une grande table. L’apprentie sortit un tournevis du petit sac dans son dos. Elle inséra la tête plate dans l’interstice et força assez pour créer un espace lui permettant d’y glisser sa main. L’usure permit à ses doigts de serpenter vers la poignée puis d’enclencher l’ouverture coulissante. Aussi silencieusement que possible, les assassins s’infiltrèrent. Naël observa une boîte en plastique comblée par des jouets d’enfant. Il s’en détourna et suivit la Lune dans les escaliers. 

À l’étage, il ne fallait pas se tromper de porte. Par chance, celles des enfants, parsemée de dessins et de stickers les en détourna immédiatement. La Lune jeta un coup d’œil à Naël, qui ne s’empêcha pas d’y répondre. Malgré les consignes de se tenir éloigné du candidat pour lui laisser sa liberté de mouvement et une pression moindre, Naël se délectait d’observer une nouvelle assassin sur le terrain. Il voulait tout analyser : se rendre compte de ses erreurs pour ne pas les répéter et s’approprier les idées qui lui plaisaient. Un léger sourire se dessina sur ses traits, déstabilisant la Lune pendant une brève seconde. 

L’apprentie finit par se détourner pour entrer dans une pièce. Beaucoup trop de chance, se dit Naël lorsqu’un lit double où dormaient deux personnes s’offrit à leur vision. La Lune s’approcha de la première personne, près de la fenêtre. Une femme aux cheveux courts, au cernes découpés par la pénombre, la bouche ouverte. La Lune ne lui accorda pas plus d’attention, s’approcha de l’autre personne. Un instant de flottement. Une dague brilla entre les mains de la Lune ; les yeux de Naël s’agrandirent. Au couteau ? Comme ça, à côté de sa femme endormie ? La Lune ne manquait pas d’assurance. Et si le sommeil de l’endormie était léger, qu’elle se réveille et qu’il faille la tuer à son tour ? Les dommages collatéraux coûtaient des points. 

Naël se rétracta légèrement quand la lame plongea dans la gorge. La Lune tira, une main gantée sur la bouche de la victime pour l’empêcher de crier si elle parvenait à se réveiller et à comprendre. L’acier laissa une profonde entaille sur son passage. Si ce n’était pour la brève convulsion du corps et le son du métal contre la chair, rien ne vint perturber le sommeil de la maison. La Lune recula puis se tourna vers Naël. Ils se dévisagèrent pendant quelques secondes avant que la candidate se décale et referme lentement la porte de sa main immaculée. Naël ne devait pas s’attarder. Il s’approcha du corps, vérifia son pouls puis dans un sourire, s’évapora à son tour.

Ils devaient rentrer.

Deux heures : le temps qu’il avait fallu à la Lune pour arriver chez sa cible. Deux heures : le temps du retour. Dans les égouts, Naël réussit à la rattraper. Il était sûr qu’elle s’était trompée de chemin puisqu’elle avait poussé un juron lorsque leurs deux signaux sur le traceur de la Rose étaient entrés en collision. Encore une perte de points. Au moins, elle ne s’était pas totalement perdue ; Naël reconnaissait certaines parois. Ils étaient déjà passés par là. La Lune attrapa une échelle et remonta aussi vite qu’elle le put. 

Ils se précipitèrent jusqu’au Centre. À travers les fenêtres, la lumière souriait pour répondre au rictus fier de la Lune ; le bâtiment l’accueillait comme une reine. La candidate devait encore franchir les escaliers et la porte qui donnait sur la salle de l’examen, mais pour Naël, elle avait réussi. Leurs regards se croisèrent. Naël rechercha l’adulation secrète qu’il avait portée à son propre examinateur cinq ans auparavant. Il crut la déceler. Peut-être se trompait-il. Peut-être était-ce le fruit de son imagination. Peut-être avait-il seulement soif de cette adoration que l’on portait au Dieu de la Mort. Il profita pourtant de ce sentiment ; son cœur s’en délecta.

Caché dans un conduit assez large, Alhem balaya la scène des yeux. Le chronomètre affichait qu’une heure s’était écoulée ; l’élève qu’il devait surveiller, plongée par-dessus une bouche d’aération, patientait depuis plus d’une dizaine de minutes. Le bas de son visage caché par un voile noir, ses longs cheveux bruns tressés battaient son dos alors qu’elle pianotait rapidement sur son téléphone. Le Dieu de la Mort jeta un coup d’œil à sa montre et soupira sans qu’elle ne l’entende. Pas de record battu. L’adolescente lui envoyait des coups d’œil frénétiques. Du stress, certainement. Derrière son masque, Anubis épiait tous ses gestes, toutes ses erreurs. Elle le savait. Après avoir glissé une main discrète dans sa nuque, Alhem bailla. Quel était son nom déjà ? Ah oui, Sol. 

Alors que le Dieu de la Mort s’impatientait, cette dernière ôta la grille et se faufila dans l’ouverture. Elle se laissa tomber dans la salle vide : rien qu’une cuisine. Alhem plissa les yeux mais resta accroupi dans le conduit d’aération. La cible était un prétendant au poste de directeur général d’une grande société de fast food dont Alhem se fichait. Sol se dirigea vers une bouche d’aération au-dessus des fourneaux, sortit un tissu de son sac pour l’étirer sur la grille métallique. Après avoir agrafé les quatre coins du tissu, elle réitéra son action sur les autres conduits. Elle poursuivit avec les hottes, puis se dirigea vers les fenêtres. Alhem fronça le nez, niché dans le plafond. Sous lui, le métal grinça lorsqu’il s’extirpa du tuyau pour la suivre dans ses mouvements. Elle sortit une bonbonne de son sac, aspergea les joints des vitres ; Alhem arqua un sourcil avant de se concentrer sur l’odeur acerbe qui percuta les murs. Aucun autre bruit que les pas feutrés de Sol ne les pressait. L’examinateur s’approcha d’une des fenêtres pour la fixer. Mousse polyuréthane. Sol plaça une table en-dessous du conduit d’aération initial ; le bruit fit froncer les sourcils à Alhem. Rapide, elle s’y hissa. Le Dieu de la Mort l’imita aussitôt. La candidate se tortilla pour sortir un troisième objet de son sac. Les pensées d’Alhem effleurèrent le visage de la Dame de Pique qu’il avait à peine rencontrée quelques heures auparavant. Ce contact était une tombée d’éclair dans son existence. Il releva inconsciemment le menton. Il méritait tous les compliments qu’elle lui avait offerts. 

Un son strident le coupa dans ses pensées ; Alhem fronça les sourcils. Des phrases prononcées bruyamment sous une autre sortie de conduit attirèrent son regard. 

— Y a trop de monde là ! Faut qu’on ouvre une deuxième cuisine, hurla une voix.

— Je m’en occupe, répondit une autre.

Alhem haussa un sourcil, invisible derrière son masque. Sol rampa en sens inverse vers la salle qu’elle avait cloisonnée auparavant avant de sortir un masque à gaz. L’une des paupières du Dieu de la Mort tressauta. D’accord. Très bien. Ils ne travaillaient pas du tout de la même manière. Lui, n’avait aucun moyen de se protéger. Parfait. Il se contenterait d’arrêter de respirer alors. 

La salle vide s’anima. La cible de Sol s’installa près d’une table, tapotant nerveusement de ses doigts contre le plan de travail. Alhem ne comprenait pas comment Sol comptait épargner les autres. Pensait-elle éviter la perte de point après des dommages collatéraux ? En observant Sol glisser l’embout d’une bouteille dans la grille, Alhem retint son souffle. Combien de temps tenait-il sans respirer, déjà ? Il lui suffit de remarquer le tissu épais autour de l’arrivée d’air pour se sentir idiot. Frustré de ne pas avoir anticipé les gestes de la candidate, il glissa sa langue sur ses dents. Savait-elle qu’à tout moment, d’autres personnes pourraient entrer dans la salle ? Deux autres cuisiniers s’étaient déjà attelés aux fourneaux. Le gaz se dispersa tout doucement dans la cuisine. Le pouls d’Anubis martela ses tempes. À quoi jouait Sol ? Devait-il l’arrêter ?

Ils patientèrent deux minutes et quelques secondes. La chaleur brûlait les muscles d’Alhem, à tel point qu’une goutte de sueur longea sa nuque avant de s’échouer sur le haut de son dos. Les paroles vives et fortes qui fusaient en-dessous commencèrent à s’épuiser, laissant place à des voix fades et fatiguées.

Ce n’était pas un gaz toxique. 

Sol ferma la valve de la bouteille pour la ranger dans son sac à dos puis ôta le tissu de la grille. Elle glissa à nouveau dans la pièce. Anubis bloqua sa respiration. Sur son perchoir, il épiait les gestes de Sol : elle s’approcha de sa victime, s’agenouilla devant elle puis sortit son arme. La lumière frappa le verre d’une seringue, contre lequel Sol tapota. L’aiguille s’enfonça dans la chair de l’homme sans résistance, un couteau dans du beurre. Alhem sentait sa gorge se serrer, son cœur battre à ses tempes. Retenir sa respiration à l’effigie de ses heures d’entraînement lui coûtait plus que dans ses souvenirs. Comme personne ne le verrait, il serra les paupières pour se concentrer sur le bruit du sac que Sol refermait. Il ne devait pas prêter attention à sa respiration, sinon il aurait l’illusion de s’épuiser plus vite. Sol grimpa, effleura son examinateur, lui jeta un coup d’œil avant de disparaître. 

Le regard noir, Alhem bondit dans la cuisine. Ses doigts gantés effleurèrent la peau du mort. Aucun pouls. Rien. Un sourire infime se dessina sous le masque d’Anubis. Après s’être redressé, il quitta les lieux pour rejoindre Sol. L’examen n’était pas terminé ; ils devaient rentrer.

Lorsqu’Anubis et Sol franchirent le pas de la porte du Centre, la candidate poussa un cri de joie qui se répercuta contre le lambris du mur. Préférant ignorer ce genre d’attitude, personne ne réagit à son exclamation. Alhem, lui, retint un sourire satisfait. Il ne l’avouerait pas, mais il adorait ce genre de comportement. L’arrivée déclencha chez Sol un élan d’enthousiasme qui la poussa à dévaler les escaliers et se ruer vers la salle d’examen. Il ne lui restait plus qu’un grand couloir à traverser. Le sourire du Dieu de la Mort s’élargit face à une telle énergie pour les derniers mètres. Plus jamais elle n’aurait à courir autant à l’intérieur du Centre.

Pourtant, deux silhouettes face à eux happèrent leur attention. Alhem plissa les yeux pour reconnaître le masque de la Rose et celui d’une autre candidate. En apercevant sa concurrente, Sol accéléra bien avant qu’Alhem puisse vouloir le lui ordonner. La Lune prit conscience qu’elle risquait de se faire dépasser alors elle se mit à courir à son tour. Quelques mètres les séparaient seulement de la porte, mais l’avantage de la surprise ne suffit pas à Sol : ce fut la main de la Lune qui se posa la première sur la poignée. Elle entra dans la pièce, Sol sur ses talons.

Anubis entendit sa candidate grogner de mécontentement. À son tour de rentrer dans la pièce, la Rose le dépassa. Il jura voir son masque se fendre d’un sourire. Alhem leva les yeux au ciel. Qu’est-ce que Naël était agaçant. Avant de retirer son camouflage, Alhem retrouva sa place auprès de la Dame de Pique. Ses yeux se portèrent sur Sol, puis vers la Rose. Il s’en fichait si la pupille de ce dernier avait dépassé la sienne. Dans tous les cas, il restait le meilleur et ça, Naël le savait tout aussi bien que lui.

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