La Valse du Chaos — Chapitre X

Wayan va à l’école

TW — Pédocriminalité

« Je t’appelle mais je ne connais pas ton nom
Ton vrai nom, celui qui se cache derrière la façade de ton visage
Je l’ignorerai toujours »
— Sans Visage, Euphonik

Wayan avait retrouvé son appartement bien trop tard dans la nuit. La tête encore brumeuse de joie et d’alcool, il s’était endormi d’une traite sur son canapé. Un réveil violent l’attendait : son estomac nauséeux et sa tête en vrac le prirent de court, mais dénouer son dos douloureux se révéla être le plus dur. Il passa une main lasse contre son front, dans sa nuque puis s’étira pour parer à sa mauvaise nuit. 

Pourtant, il ne regrettait pas son abus conséquent d’alcool. En prenant un cachet contre ses douleurs, il se remémora le baiser d’Esteban. Sans s’en rendre compte, il caressa ses propres lèvres et sourit avant de reposer son verre dans l’évier. La fatigue, abattue sur ses épaules, le tira jusqu’à son lit. Il ne travaillait pas aujourd’hui, il pouvait passer sa journée sous les draps, dont son après-midi à lire loin du boulot, loin des enquêtes, loin des meurtres, loin de la Rose. Il la balaya d’un mouvement de tête. Elle ne se ramènerait pas chez lui. Elle ne passerait pas l’encadrement de la porte. Elle ne le hanterait pas. Pour contrer les images trop insistantes de son travail, Wayan se força à recentrer son esprit sur le rire d’Esteban et ses grains de beauté. 

Les lignes se brouillèrent devant ses yeux. L’esprit tourné vers son amant, le sens manquait à son livre, alors il le laissa mollement retomber sur le matelas. Il capitula face au sommeil qui l’enroula dans la chevelure d’Esteban.

Au matin du jour suivant, le cœur du détective rêvait à cet agréable cocon qu’il s’était créé la veille. Les yeux fixés sur la route, Wayan soupira. Le trafic new-yorkais était une plaie, une grande artère bouchée jusqu’en son centre. Il attendait, un coude posé sur le rebord de la fenêtre, que la file de voitures devant lui s’effiloche pour avancer. Ses pensées n’avaient pas touché à la Rose pendant une soirée, mais elle revenait vers lui comme un aimant et Wayan n’oubliait pas qu’elle ne le quitterait que lorsqu’elle serait derrière les barreaux. Il réussit finalement à s’extirper du bouchon pour se diriger vers l’école Axel Roberson à côté de Central Park. Sa voiture cessa de ronronner lorsqu’il trouva une place de parking à quelques pas de l’école élémentaire. Il claqua la portière. Bordé de petits arbres nus et de voitures, le trottoir qui donnait sur le bâtiment renvoyait une propreté rigoureuse. À travers les fenêtres, plusieurs élèves vêtus tout de bleu travaillaient, sagement assis à leurs tables. La surface parfaite, ironisa Wayan, à voir ce qu’elle recèle vraiment.

L’inspecteur entra sans sonner et chercha une indication qui le conduirait vers le bureau du proviseur. Une fois trouvé, il toqua à la porte alors une voix pressée lui dicta d’entrer. Devant lui, un homme aux cheveux gris se levait pour l’accueillir. 

— Vous êtes ?

Wayan révéla son insigne et souffla :

— Inspecteur Wayan Cahaya-Dharma. 

— Ah ! Oui, oui oui, fit le directeur en prenant place à nouveau. On m’a prévenu de votre arrivée, vous pouvez vous installer.

Il lui désigna un des fauteuils noirs face à lui d’un signe cordial de la main.

— Café, peut-être ? ajouta-t-il.

En s’asseyant, Wayan déclina poliment l’offre ; le directeur continua : 

— Je suis effondré par la perte de l’un de nos meilleurs éléments… Mr. Delaroche était un véritable soleil pour nos enfants.

Wayan fronça les sourcils. Il aurait pu croire à de la pure ignorance si son instinct ne penchait pas plutôt vers le mensonge et la corruption. Le proviseur devait nier pour préserver l’image honorable de son école. Tout semblait bien trop rangé, bien trop propre. Wayan devait avoir raison. Il n’en oubliait pourtant pas la procédure : il devait poser des questions et trouver des preuves. Est-ce que Delaroche avait paru troublé ces derniers temps ? S’était-il fait des ennemis dans le corps enseignant ? Chez les parents d’élèves ?

Toutes les questions de l’inspecteur se retrouvaient ponctuées par le fait que l’ancien professeur s’était montré merveilleux, que sa perte resterait profondément gravée dans le cœur des enfants, qu’il s’agissait d’un traumatisme pour toute l’école. La pointe de son stylo glissant sans grande conviction sur son carnet, Wayan l’écoutait, les dents serrées. Il s’était fait à l’idée qu’il ne tirerait rien de son interlocuteur. 

— Merci pour vos réponses, grinça-t-il. Vous pouvez m’indiquer la salle des professeurs ? J’aimerais leur poser quelques questions.

L’homme opina du chef, lui expliquant qu’il devait attendre encore une dizaine de minutes que les cours s’achèvent pour que des professeurs se montrent. Il conduisit cependant l’inspecteur jusqu’à la-dite salle. 

— Si vous avez le moindre problème, n’hésitez pas à m’en faire part. Les affaires de Claude sont toutes rangées dans son casier, si vous voulez les feuilleter.

Wayan ne prit pas la peine de lui répondre, distrait par la pièce. Des casiers pour chaque maîtres et maîtresses se superposaient vers la droite. À gauche, plusieurs tables leur permettaient de s’asseoir et de travailler ou manger. Une machine à café résidait seule au fond de la salle. Wayan s’approcha de la rangée de casiers ; celui de Claude Delaroche se distinguait des autres. Une photo de l’homme trônait au centre de l’autel improvisé. Tout autour, des dessins d’enfants et devant le casier, un bouquet de fleurs. L’inspecteur arqua un sourcil, acceptant la possibilité que le professeur ait vraiment été aimé. Il poussa un long soupir. Parfois, les objets parlaient, mais ceux-ci étaient aussi muets que des roches. Les seules choses qui pouvaient lui apporter des réponses ici seraient des aveux de ses collègues, ou bien un document, n’importe quoi, qui le mènerait vers des suspects.

Rien dans la pièce ne sembla attirer l’attention de Wayan. Il ouvrit alors le casier du décédé. Il s’empara de la boîte en carton et la déposa sur une des tables. Une fouille d’abord superficielle : il posa un mug sur le bois, tria un paquet de feuilles. Celles qui ne l’intéressaient pas rejoignaient la tasse tandis qu’il se penchait attentivement sur le reste. Des témoignages de l’inspecteur des écoles déclaraient que la pédagogie et l’enseignement de Mr Delaroche étaient exemplaires. Les sourcils de Wayan se creusèrent. Des effluves de café lui parvinrent ; il se pencha vers la tasse pour y observer le résidu noir.

La sonnerie retentit finalement après quelques minutes silencieuses, tandis que Wayan continuait ses recherches infructueuses. Une vieille femme noire aux joues tombantes fut la première personne à se montrer dans la pièce. Un turban noué autour de ses cheveux, des lunettes grises pendaient sur son nez. Elle braqua un regard interrogatif sur l’inspecteur qui se retournait.

—   Madame, la gratifia-t-il en s’appuyant contre la table.

—   Vous êtes l’inspecteur de police ? questionna la professeure.

Ses mains laissèrent tomber un tas lourd de documents sur la table d’à côté ; ses yeux se perdirent sur le badge de Wayan qui acquiesçait, puis les affaires de son ancien collègue. Elle remonta ses lunettes sur son nez alors que lui tirait une chaise et s’y asseyait.

—   J’aimerais vous poser quelques questions.

La professeure hocha à son tour la tête en imitant Wayan. Le bloc note de l’inspecteur atterrit sur la table, rejoint par un stylo qui trainait toujours au fond de sa poche. Wayan posa ses yeux verts sur la maîtresse d’école.

—   Vous étiez proches, avec Claude ?

—  Pas tant que ça, souffla la vieille femme. On se parlait assez souvent ici, mais autrement, non.

—   Le comportement de Claude vous a-t-il déjà paru suspect ?

Elle secoua la tête alors il continua :

—   Est-ce que vous savez si Claude avait des ennemis, quelqu’un qui lui en voudrait pour quelque chose ?

—  Pas que je sache, non. Il était toujours là pour les enfants. Il les aidait même personnellement dans leurs devoirs pour ceux qui avaient des difficultés.  

Les doigts de l’inspecteur se crispèrent autour de son stylo.

—   Personnellement ?

—   Oui, c’est lui qui a créé les cours de soutien. Il restait souvent dans sa salle après les cours pour les aider, on le voyait rarement si ce n’était pendant les pauses déjeuners.

Un silence profond ponctua les paroles de la professeure. Un silence qui s’étendait, transpercé par les questionnements intérieurs du policier.

—   Il avait une liste des élèves qu’il aidait en soutien ?

—   Sûrement. Dans son carton ou peut-être encore dans sa salle de classe.

—   Les affaires n’ont pas été enlevées ? grinça Wayan.

—   La nouvelle nous est parvenue il y a trois jours à peine. On a décidé de la laisser ouverte pour que les enfants puissent se recueillir.

L’attitude tout à coup sèche de Wayan n’avait pas échappé à la maîtresse qui se détacha de ses copies pour suivre les gestes de l’inspecteur dans la continuation de ses recherches. Il plongea ses mains dans le carton jusqu’à épuiser les documents brumeux. N’en ressortit que quelques notes évasives sur le calepin du policier. Celui-ci finit par soupirer avant de passer sa main dans ses cheveux, sous l’œil silencieux de la professeure.

La porte s’ouvrit à nouveau. Elle dévoila une trentenaire aux bras chargés. D’un ton frais, elle les salua et imita sa collègue en déposant sa pile sur une autre table ronde.

—   Vous êtes un parent d’élève ? demanda-t-elle à Wayan avant de couler un regard vers les dossiers éparpillés du défunt. Oh, pardon. C’est vous l’inspecteur ?

Wayan huma l’air puis croisa ses bras contre sa poitrine. Elle resta silencieuse quelques secondes avant d’oser :

—   Votre enquête avance ?

Un long silence lui rétorqua sèchement que non : la Rose lui échappait toujours, tout coulait entre ses doigts comme s’il n’allait jamais arriver à lier quoi que ce soit. Il avait besoin de liens solides, de preuves. La plus jeune s’approcha et lorgna les impressions.

—   Vous avez eu accès aux documents confidentiels ?

—   Je n’ai pas de mandat.

—   Oh, lâcha-t-elle, s’arrêtant un instant. Vous avez demandé au directeur ?

—   Je crois pas qu’il apprécie que je fouille.

L’institutrice se mâchouilla distraitement la lèvre inférieure tandis que Wayan ne la quittait pas des yeux. Elle finit par lâcher un soupir et haussa les épaules.

—   Ça m’étonne pas.

—   Pourquoi ?

—   Il aime pas trop que sa réputation soit tachée, j’imagine. Il s’est déjà fait virer de son ancienne école à cause d’histoires un peu louches mais personne sait vraiment ce qu’il s’est passé, donc il protège son petit trône ici comme si c’était sa propre vie.

Elle se stoppa quelques instants avant d’ajouter :

—   Enfin, si vous pouvez avoir un mandat pour jeter un coup d’œil aux documents confidentiels, je pense qu’ils pourraient vous éclairer.

—   Pour l’instant je fais avec ce que je peux, mais merci, souffla Wayan.

Des petits sourires naquirent sur les lèvres de deux femmes ; la plus vieille lança :

—   Vous voulez que je vous emmène jusqu’à sa salle de classe ?

—   Si cela ne vous dérange pas, accepta Wayan.

Il rangea rapidement les affaires éparpillées avant de suivre sa guide à travers les couloirs. La plus jeune suivit, animée par une forte curiosité. La professeure le mena dans une large pièce aux murs blancs, de nombreux dessins d’enfants accrochés aux murs. Les avaient-ils dessinés avant que leur professeur meure ou en hommage ? L’inspecteur parcourut la salle du regard. Un bureau métallique patientait devant lui, face à des rangées de tables en contreplaqué clair. Deux tableaux derrière le bureau se répondaient : l’un noir, l’autre blanc et les fenêtres aux stores tirés éclairaient partiellement l’endroit, amenaient une atmosphère paisible. 

Wayan s’avança en faisant claquer les talons de ses chaussures noires ; le silence était presque étouffant. Le bureau ne lui apprit rien de nouveau : Wayan retrouva de vieux stylos usés, des feuilles, des brouillons, un cheveu du défunt. Après l’avoir dépassé, il vagabonda à travers les allées en jetant quelques coups d’œil aux tables. Des cartons entassés près d’une armoire attirèrent son attention alors il s’accroupit devant. Les deux femmes se lancèrent un regard hésitant. Wayan ne s’occupait pas d’elles, il vida la première boite remplie d’autres dessins. Il en feuilleta quelques-uns, tous colorés, joyeux. Certains chagrinés par la mort de leur maître se mettaient en scène à côté d’une pierre tombale surmontée d’une croix et Wayan les observait d’un œil morne. Un en particulier attira son attention. Il était tout aussi saturé que les autres mais d’une seule teinte, un rouge profond et sanglant. Des traces de fusain noir entouraient l’ensemble mais rien de figuratif n’en ressortait réellement. Wayan fronça les sourcils. En retournant la feuille, il lut le prénom Sara Laderio, en grosses lettres capitales, frénétiques et sur chaque trait, elle avait repassé plusieurs fois. L’inspecteur le posa à ses côtés. Il en retrouva plusieurs autres de la même veine glauque et effrayante. Deux de Sara, un d’Elias Jones. Les trois dessins en mains, Wayan se redressa. L’armoire contenait à peine quelques objets, des ustensiles de dessin, peinture et écriture. L’inspecteur referma le battant puis se tourna vers les deux femmes silencieuses.

—   Les dessins stockés-là sont tous d’enfants que Mr. Delaroche avait en classe ?

—  Pas tous. Les dessins sont d’élèves de toute l’école, lui répondit la femme au turban. Mais la liste des élèves qu’il avait en cours est dans son bureau ou on a dû la mettre dans ses affaires, la boîte où vous avez déjà cherché.

Une liste d’élèves était effectivement passée entre les mains de Wayan durant sa première fouille.

—   Sara et Elias, vous les connaissez ? Ils étaient plutôt turbulents ? Des éléments à problèmes ? continua-t-il.

—   Pas que je sache, lui répondit la doyenne d’une voix calme.

—   C’était plutôt les parents de Sara qui posaient problème, lança l’autre dans un rire.

Un pli barra le front de Wayan alors qu’il se remettait en route vers la pièce des professeurs. La trentenaire continua sur un ton plus sérieux :

—  Ils sont déjà venus à l’école et s’en sont pris verbalement au directeur. Toute l’école les avait entendus hurler.

—   Pourquoi ?

Le cœur de Wayan battait sourdement dans ses tempes. La professeure se gratta pensivement la joue de l’index.

—   On n’a jamais vraiment su non plus. Une histoire de bourse scolaire, si je me souviens bien des rumeurs.

Bourse, mon œil, pensa Wayan en glissant ses prunelles vers les fenêtres qu’ils dépassaient. Les parents de Sara avaient dû venir pour autre chose, quelque chose de bien plus grave. La vitre laissait apparaître les couleurs du couchant qui se déposaient déjà sur le monde, cachées par les buildings environnants. Les lampadaires prolongeaient les chaussées d’une lueur blafarde et la neige douce s’était mise à tomber. Les ombres bleues grandissaient lentement dans la rue alors Wayan ne tarderait pas à rentrer.

Lorsqu’ils atteignirent la première salle, l’inspecteur s’empara de la liste des classes, vérifia que les deux enfants avaient bel et bien été inscrits dans les cours de Delaroche puis après avoir pris congé des deux femmes, se dirigea vers son point de départ. Devant la porte du directeur, il toqua trois coups brefs avant d’entendre la même voix lointaine lui déclarer d’entrer. 

—   Ah, inspecteur ! le gratifia le proviseur. Des nouvelles ?

Wayan s’installa sur le fauteuil avant de négligemment poser les papiers devant lui.

—   Pas grand-chose pour le moment, mais j’aimerais avoir accès à vos documents confidentiels.

Les doigts de son interlocuteur se crispèrent sur les accoudoirs mais son sourire resta en place.

—   Je crains qu’il ne vous faille un mandat pour ceci… répondit-il doucement après quelques secondes de pause.

Wayan crissa des dents, il laissa échapper un soupir de colère.

—   Dans tous les cas, j’y aurai accès, menaça l’inspecteur. Que ce soit maintenant comme dans trois jours. Ne venez pas compliquer mon travail.

Un petit rire s’essouffla chez le directeur. Il hochait négativement la tête, tout en continuant à hausser les commissures de ses lèvres. Wayan les fixa, il avait envie de le faire descendre de son piédestal.

—   Vous ne faites que bloquer une enquête qui pourrait être résolue plus rapidement, vengée plus rapidement, grinça le policier, la mâchoire serrée. Ça ne sert à rien !

—   Je ne peux rien vous offrir de plus, inspecteur, vous m’en voyez navré.

Le directeur se leva et ouvrit sa paume.

—   Revenez avec un mandat.

Wayan lorgna la main tendue de son interlocuteur avant de souffler par le nez, un semblant de rire désabusé. D’une main brusque, il reprit les feuilles, puis, accompagné d’un regard sombre, il se dirigea vers la sortie.

—   Nous le saurons, si jamais vous supprimez des dossiers.

Il laissa traîner sa phrase dans l’espace avant de claquer la porte derrière lui. La gorge irritée, Wayan quitta l’école et s’approcha de sa voiture.

—   A bientôt, le dirlo, grogna-t-il entre ses dents serrées.

Installé dans son véhicule discret, Wayan lança les documents sur le siège passager. Un coup de fil lui permit de demander un mandat, et qu’il soit le plus rapide possible. Au plus tôt, il l’aurait le lendemain matin. Il patienterait. Son regard dériva vers le bâtiment aux fenêtres maintenant éteintes. Il le laissa braqué de longues secondes avant d’insérer les clefs dans le moteur et de démarrer en laissant sa frustration et son impatience le suivre.

Le plafond blanc et immaculé envoyait des images songeuses à Naël. Allongé sur le dos dans son lit, il le fixait à la recherche de choses à se raconter. Ennuyé, il tuait le temps en imaginant le quotidien de Wayan. Se bousculaient dans son esprit des images parfois saugrenues, parfois comiques auxquelles il répondait par un petit sourire qui ne restait jamais longtemps. Son téléphone vibra alors il tendit une main molle pour l’attraper et le déverrouiller. La conversation avec son meilleur ami était remplie de bulles grises : Alhem poussait Naël à en apprendre plus sur Wayan. Il n’arrêtait pas de poser des questions sur lui : « T’as fait des recherches ? — Pas encore. — Qu’est-ce que t’attends ? »

Naël se rassit dans son lit et son regard quitta l’écran allumé pour plonger vers son mur. Il connaissait tous les agents du Centre ; Wayan n’aurait pu en être. Alors pourquoi cette arme ? Avait-il un métier dangereux qui expliquerait son mutisme ? Naël fronça les sourcils. Il se glissa vers son bureau à pas lents et s’avachit sur la chaise. Le clapet de son ordinateur portable ouvert, il tapa son mot de passe et ouvrit une page web. Le nom de famille de Wayan lui était inconnu et Naël se rendit compte qu’il n’avait jamais pensé à regarder sur la sonnette ou sa boîte aux lettres. Son menton dans sa paume, il entra simplement « Wayan Manhattan » dans la barre de recherche et observa les résultats. Il ne pensait pas que ce serait fructueux, aussi fut-il agréablement surpris de voir que plusieurs pages faisaient mention d’un certain Wayan Cahaya-Dharma. Il cliqua sur un lien et lorsque les premières lignes commencèrent à faire sens, son cœur tonna dans son crâne.

—   L’inspecteur… Wayan Cahaya-Dharma, traça-t-il à voix haute.

Sa lecture se suspendit et la bouche ouverte, Naël ne pouvait quitter des yeux les lignes de plus en plus floues à mesure qu’il se perdait dans ses pensées. Ce n’était pas tant le fait qu’il travaillait dans les forces de l’ordre qui le perturbait, non, c’était la suite du texte. La Rose secoua ses mèches et éteignit son ordinateur après avoir effacé l’historique. Hors de question de continuer à utiliser son ordinateur personnel pour ce qu’il avait à faire.

Sa chambre derrière lui, Naël longea les couloirs mornes et vides. Il descendit deux étages avant d’emprunter une porte grise qui le conduisit dans une large pièce à moitié plongée dans la pénombre. Trois rangées de tables s’étalaient et de nombreux ordinateurs clignotants étaient reliés à un processeur géant placé au centre. Les deux personnes présentes lui adressèrent un regard et un signe de tête. Il les imita avant de se trouver une place face à un terminal.

Après de bonnes minutes face à la lumière bleue de l’écran, l’assassin parvint à accéder aux données désirées. Les ordinateurs d’ici avaient été retravaillés par des professionnels afin que jamais on ne puisse les tracer. Invisible, ce fut un jeu d’enfant pour Naël d’accéder aux dossiers de la NYPD. Après quelques minutes de fouilles intensives, il plongea sur les dossiers de la Rose, dangereuse tueuse en série qui sévissait depuis deux mois. Un fin sourire flotta sur le visage de la Rose lorsqu’il lut, en lettres grasses, le nom de l’inspecteur à qui on avait donné l’affaire. Il se laissa tomber dos contre son siège, un sentiment mitigé courant dans ses veines, un mélange entre l’anxiété et l’amusement. 

Ça devient intéressant, se dit-il.

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