La Valse du Chaos — Chapitre VIII

Toutes les incertitudes sont masquées par un shot de tequila

TW — Alcool, Sexe, Homophobie

« L’inconnu est abstraction ; le connu, un désert ; mais le connu à demi, l’entr’aperçu, est le lieu parfait où faire onduler désir et hallucination.»
L’ancêtre (1983) de Juan José Saer

Un calme inhabituel inondait le supermarché. Naël observait les rangées qui défilaient devant ses yeux sans y apercevoir ce qu’il cherchait. Ses cheveux roux relevés dans un chignon défait, Naël finit par atterrir dans l’allée des vins. Il sourit en se penchant vers plusieurs bouteilles noires. Pourtant, la longueur de l’allée le découragea aussitôt : il ne s’y connaissait pas réellement en alcool. Au mieux, il éviterait d’acheter un vin estampillé par la marque du magasin. Courbé devant la liste indescriptible de vins en tous genres, amer, brut, corsé, dur, épais, féminin, gras, rosé, rouge, blanc, il soupira. Comment les vins pouvaient-ils être féminins ? En plus de ne pas simplement dire sur leurs étiquettes s’ils étaient bons ou non, on les genrait ? Naël secoua la tête et reposa finalement la bouteille au nom de Pinot Noir. Tant pis, pas de vin. Il préférait la bière de toutes façons, il n’aurait simplement pas l’occasion de paraître plus sophistiqué. Son palais n’avait pas la « sensibilité des personnes mûres ».

Une jeune femme agenouillée à sa droite attira son attention lorsqu’elle demanda d’une voix douce à son amie :

—   Plutôt gin ou tequila pour ce soir ?

—   Tequila, déclara l’autre sans une once de doute.

—   Va pour tequila alors ! s’écria jovialement la première.

Bouteille en main, elle se redressa. Naël se rendit compte qu’elles n’étaient pas seulement amies : leurs doigts se nouèrent tandis qu’elles s’éloignaient vers les caisses. Il mémorisa l’étiquette puis s’approcha des alcools pour s’emparer de la même bouteille.

—   Eh bien, tequila ce sera, sourit-il bêtement.

Après avoir attrapé un paquet de chips et des cacahuètes, il paya rapidement. Il hésita à acheter du lubrifiant mais il se ravisa au dernier moment.

Lorsqu’il sortit, un vent glacial balaya ses cheveux en arrière. Il ramena les pans de sa veste contre lui et observa son téléphone. Dix-huit heures. Au vu de l’heure tardive, Naël espérait que Wayan soit rentré, ou en route pour son appartement. L’homme aux yeux verts ne l’avait jamais rappelé mais Naël préférait se dire que c’était par timidité.

Il descendit dans la bouche de métro la plus proche ; l’adresse de son partenaire d’une nuit traînait toujours dans un coin de sa tête. Dans le pire des cas, si Wayan n’était pas chez lui, Naël laisserait un mot et les cacahuètes en cadeau ; tout le monde aimait les cacahuètes, sauf les allergiques. Naël écarquilla les yeux, alors confortablement assis sur un siège du métro bruyant. Et si Wayan était allergique aux cacahuètes ?

La nuit s’était encore accentuée lorsqu’il dépassa les dernières marches des escaliers du métropolitain. Ses pieds s’enfoncèrent onctueusement dans la neige qui avait recommencé à tomber avant qu’ils ne s’arrêtent devant l’immeuble de Wayan. Naël sourit, s’approcha des portes à l’instant même où quelqu’un en sortait. Il s’élança puis se faufila dans l’interstice que la jeune femme avait réussi à maintenir. Un remerciement et Naël se précipitait à l’étage. Trois grands coups suffirent pour dévoiler Wayan, la tignasse en bataille, la barbe mal rasée. Il cligna plusieurs fois des yeux avant de brusquement passer sa main dans ses cheveux pour les ramener en arrière. Naël sourit.

—   Tu dois vraiment tenir à ce t-shirt blanc, ou alors il n’y a que ça dans ton armoire ?

Wayan glissa son regard vers son torse puis roula des yeux sans réussir à ôter le petit sourire qui rongeait le coin de ses lèvres.

—   Qu’est-ce que tu fais là ?

—   Je viens te rendre visite.

Naël sourit plus doucement et lui montra le contenu de son sachet. Sa mine se fit plus inquiète quand leurs regards se croisèrent à nouveau.

—   Par contre, rassure-moi, t’es pas allergique aux cacahuètes, hein ?

—   Non, t’en fais pas, sourit-il. 

Naël pouvait lire sa gêne dans ses mouvements secs et dans ses mains qu’il ne savait pas placer autre part que sur sa nuque ou dans ses poches. Finalement, Wayan s’écarta pour le laisser entrer.

— Tu veux à boire ? proposa-t-il.

Naël lui tendit la bouteille de tequila dans un sourire.

—   Cadeau ! claironna-t-il. Et le reste aussi, en fait.

Wayan attrapa le sachet tendu par Naël puis jeta un coup d’œil à l’intérieur avant de le remercier à voix basse. Ils se dirigèrent vers la cuisine et ce dernier posa la nourriture sur la table. Naël s’y offrit une place puis observa le dos du brun et ses muscles qui jouaient avec le tissu.

—   Pour un mec de trente-sept ans, t’es bien conservé, le taquina Naël, son menton posé sur la paume de sa main.

Wayan redressa le visage vers le plafond ; ses épaules se secouèrent légèrement. Par son rire cristallin, Naël répondit à celui plus discret de son partenaire. Il joua avec la feuille charnue de la plante grasse qui traînait sur la table.

—   Elle est mal en point, ta plante. Tu lui donnes à boire au moins ?

—  Elle a besoin de boire ? questionna Wayan en lançant un coup d’œil vers les petites feuilles.

—  Toutes les plantes ont besoin d’eau, rouspéta Naël. Même si c’est qu’un peu, comme les cactus par exemple.

Après s’être levé de sa chaise, il se dirigea vers un placard pour en sortir un verre et le remplir d’eau. Le regard de Wayan le suivit dans tous ses mouvements. Esteban semblait évoluer paisiblement dans tous les environnements qu’il côtoyait. La félicitant d’avoir tenu bon aussi longtemps, il donna quelques gouttes à la plante. Wayan s’adossa contre son plan de travail puis croisa ses bras contre son torse.

—   T’es venu pour quoi, Esteban ?

—   Faire l’amour avec toi, principalement. Sauf si tu veux pas.

Les commissures des lèvres d’Esteban se soulevèrent lorsqu’il se retourna vers Wayan. Ce dernier se gratta l’arrière du crâne.

—   Et tu veux qu’on se considère comment ? souffla-t-il.

Il allait toujours droit au but ; le sourire de Naël s’attendrit. Ce dernier haussa vaguement les épaules, son regard tourné vers les flocons de neige à peine éclairés à travers la fenêtre.

—   Je sais pas. Pas grand-chose de sérieux, de mon côté. Et toi ?

—   Je t’ai dit que je m’adaptais, rétorqua Wayan. 

Naël fit rouler le verre partiellement rempli d’eau contre la table. Il tourna finalement les yeux vers son amant et indiqua la bouteille du regard.

—   Sinon, on peut seulement boire de la tequila.

— T’as de quoi la couper ?

Le rouquin inclina la tête.

— Ah, il faut la couper ?

Le souffle haletant, les muscles en fusion, Naël profitait de leurs respirations rapides qui se calmaient peu à peu. La brume de leur ébats se dissipa lentement, alors il en profita pour écouter son cœur tambouriner dans sa cage thoracique. Le matelas doux répondait au corps chaud qui se calmait à ses côtés. Le roux ferma lentement les yeux puis soupira agréablement alors que Wayan enfonçait son visage dans son torse. Naël sourit et passa ses doigts dans ses cheveux fins.

—   Tes pointes sont cassées, murmura-t-il.

Il fit rouler une mèche entre son pouce et son index avant de la laisser retomber et chatouiller le front de son partenaire. Wayan huma l’air, glissa sa main vers ses propres fesses puis la retira emplie de lubrifiant. Hissé sur un coude, il attrapa un mouchoir sur la table de nuit et ôta l’humidifiant. Naël l’observa faire avant de soulever :

—   J’ai préféré en mettre une tonne, on sait jamais.

—   T’as bien fait, sourit Wayan en essuyant ses doigts.

Il se laissa retomber contre Esteban. Finalement, ils n’avaient pas bu la bouteille de tequila. Peut-être que cela donnerait une raison à Esteban de rester ? Celui-ci laissa échapper un bâillement sonore ; Wayan le fixa quelques secondes.

—   Tu restes dormir ?

—   Seulement si je suis pas de trop, répondit le rouquin. 

Wayan secoua la tête alors Esteban sourit en se redressant.

—   On se la boit, cette tequila ?

Acceptant silencieusement son offre, Wayan sourit. Ils se redressèrent et Esteban posa sa main sur le poignet de son amant pour l’empêcher d’attraper son caleçon.

—   Reste-là, je vais nous chercher la bouteille et les verres.

—   Nu ?

—  Comme un ver !

Le roux ponctua par un sourire fier alors que Wayan calait les coussins pour s’asseoir dans les draps. La porte claqua derrière Naël, qui se dirigea vers la cuisine. La tequila en main, il attrapa deux verres dans les placards de son partenaire et son retour dans les bras de Wayan fut rapide. Il dévissa le bouchon pour verser un fond d’alcool dans leurs verres. Avant de se laisser glisser contre le torse de Wayan, il lui tendit le premier puis s’empara du deuxième.

—   Santé, souffla-t-il d’une voix apaisée.

—   Santé, répéta Wayan.

Leurs verres tintèrent l’un contre l’autre. Ils se vidèrent à renforts de paroles et de rires tranquilles. Esteban caressait d’un air distrait la jambe de Wayan, les yeux tournés vers le mur où jouaient les ombres de la lampe de chevet. Wayan, un bras autour du ventre d’Esteban, plongeait souvent son nez dans ses boucles rousses. Elles transportaient un parfum lourd mais enivrant qu’il apprenait à apprécier comme le goût fort sur son palais.

—   C’était trop bon, avant, déclara Esteban en relevant le visage vers Wayan.

Ce dernier huma l’air, il déposa un baiser dans son cou avant de se redresser contre les coussins. Esteban cessa ses caresses puis sourit en dessinant les rideaux du regard.

—   Parle-moi de ton enfance, demanda-t-il doucement à Wayan. 

—   Tu veux que je te raconte quoi ? s’amusa Wayan en reprenant une gorgée.

—   Je sais pas, t’as des potes ? Tu les as rencontrés comment ?

Les yeux rivés sur son plafond, Wayan pouffa, alors Esteban se redressa pour lui lancer un regard interrogateur.

—  J’ai une meilleure amie, elle s’appelle Alessia, mais notre rencontre est conne, sourit Wayan.

—   Ça m’intéresse quand même.

Esteban posa leurs deux verres sur la table de nuit puis il fit signe à Wayan de se coucher pour qu’il puisse s’allonger sur son torse. Leurs pieds s’entremêlèrent tendrement tandis que Wayan cherchait ses mots.

—   On avait un couple de potes communs qui se sont dit que c’était une bonne idée de nous inviter tous les deux dans la même soirée pour qu’on fasse connaissance… Tu vois le genre ?

—   Ils voulaient vous mettre en couple ? s’assura Esteban.

Wayan acquiesça avant de perdre ses souvenirs dans les marques de son plafond blanc.

— Il y avait un malaise si intense… On a tellement bu pour le faire passer qu’on est vite devenu soûls.

Esteban accompagna le rire discret de son partenaire. Wayan poursuivit :

—  La soirée s’est passée et nos amis étaient fiers parce qu’ils pensaient avoir fait une bonne action, tu sais.

—   Mais ils savaient pas que t’étais gay ? s’enquit Esteban. Enfin, si t’es gay.

—   Ouais, je suis pas attiré par les femmes. J’ai jamais trop osé le dire.

—   Pourquoi ?

Un silence : Wayan ruminait lentement.

— Si tu veux pas me répondre, te force pas, lui lança le roux en se hissant pour lui embrasser le coin de la mâchoire. Il s’est passé quoi ensuite ?

—  On est partis en même temps et à la seconde où on a claqué la porte derrière nous, elle s’est tournée vers moi pour me dire sur un ton tellement catégorique qu’elle voulait pas de moi dans sa vie.

Un rire s’échappa de la gorge de Wayan alors qu’il ajoutait :

— Putain, je me souviendrai toujours de son visage sérieux alors qu’elle était complètement torchée. 

Esteban sourit devant la nostalgie évidente de son amant. 

—   Et au final, continua Wayan. On est restés plus ou moins en contact en voyant que ça se passait bien entre nous. On s’est rapprochés, on a commencé à se confier, je lui ai avoué que j’étais homo, elle m’a dit qu’elle était ace… ‘Fin, pleins de trucs, quoi… 

—   Ace ?

—   Asexuel, précisa Wayan. C’est un spectre dans lequel une personne ne ressent pas d’attirance physique ou sexuelle pour une autre. Mais c’est plus vaste et parfois plus complexe que ça.

Esteban contempla les quelques rares poils sur le torse de Wayan avant de questionner :

—   Je connaissais pas. Alors ça veut dire : pas de relations sexuelles ?

—  Si, si la personne en a envie. Y a des asexuels qui font l’amour, ou encore qui se masturbent. Comme dit, c’est complexe.

Un silence calme retomba ensuite, comblé par les légers baisers d’Esteban.

—   Et toi ? questionna finalement Wayan en reportant ses prunelles sur le roux.

—   Moi ?

Esteban se crispa suffisamment pour que Wayan le réalise et s’en inquiète. Il lui caressa doucement l’épaule et l’assura à son tour qu’il n’était pas obligé d’en parler s’il n’en avait pas envie. Esteban acquiesça. Au bout de quelques secondes, la tension dans ses muscles se rompit enfin.

—  Hm, reprit Wayan. Sinon, j’ai grandi à New York. Mes parents sont venus aux États-Unis pour le travail de mon père, je suis né quelques années après.

—   Ils sont gentils tes parents ?

—   Gentils, ouais… Compréhensifs pas tellement.

Le jeune homme lança un regard interrogatif à Wayan pendant que ce dernier soupirait discrètement avant d’étoffer :

— Ils ont jamais compris pourquoi j’aimais les hommes. Je leur ai fait mon coming-out quand j’étais au lycée et ils croyaient juste que j’étais malade, ils voulaient m’emmener voir le médecin.

—   Merde… souffla Esteban en serrant les mains de Wayan.

Il les porta à sa bouche et les embrassa délicatement, suivi par le rire du brun. Esteban reprit :

—  Et ils l’ont fait ?

—  Au final, j’ai concédé pour leur faire plaisir et leur montrer que j’allais bien. Eux, ils ont plus ou moins fini par l’accepter dans notre cercle intime mais jamais quand il s’étendait vers mes grands-parents, ou les amis de la famille… Ils sont pas méchants en soi, ils ont juste pas été éduqués avec cette idée en tête.

—  Même en n’étant pas éduqué comme il le faut, tu peux le faire toi-même avec un minimum d’ouverture d’esprit, grogna Esteban. Suffit de se renseigner et de pouvoir dire « au fait, j’ai changé d’avis, t’as raison ! »

Wayan caressa lentement le ventre de son partenaire et posa sa bouche sur son épaule dégagée.

—   T’énerve pas… murmura-t-il.

Un profond soupir s’échappa des lèvres d’Esteban et il se renfrogna dans les bras de son amant. Après de nouveaux baisers, ce fut au tour de Wayan de demander :

—   Et toi, ta sexualité ?

—   Je suis bi, sourit Esteban.

—   De manière romantique et sexuelle ?

Il prit quelques secondes pour réfléchir avant d’acquiescer.

—   Je pense. J’ai jamais expérimenté avec une femme, par contre.

—   T’en es pas moins légitime, déclara Wayan en haussant les épaules.

Les cheveux d’Esteban balayèrent le torse du policier alors qu’il se tournait pour lui faire face. Ils s’embrassèrent. Et comme pour mettre un point final à leur discussion, Wayan murmura : 

—   Je vais ranger les verres.

Esteban acquiesça puis s’enroula dans les draps, son esprit concentré sur l’odeur de pêche qui y dormait toujours.

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