La Valse du Chaos — Chapitre VI

La Face Cachée

« For even Satan disguises himself as an angel of light » 
— NBC Hannibal 

On sortit Esteban de son sommeil plus brutalement que d’habitude. Il se releva d’une traite, sur le vif. Ses yeux d’ardoise, encore collants de fatigue, se posèrent sur la source de bruit, sans comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un réveil. Ils coulèrent vers l’homme avec qui il avait partagé sa nuit. Celui-ci décrocha son téléphone et se releva rapidement. Étouffant un bâillement derrière sa main, Esteban n’eut le temps d’entendre qu’un simple « oui » puis la porte claqua. Un petit soupir de bien-être s’échappa de ses lèvres tandis que son dos heurtait le matelas. Il laissa ses bras glisser contre le tissu laiteux ; une odeur de lessive s’en dégageait. Les yeux fermés, il profita de la chaleur fuyante qui couvrait encore la place à côté de lui. Ses longs doigts caressèrent l’oreiller d’une manière absente, et son regard se porta sur la porte fermée. Un nouveau soupir s’échappa d’entre ses lèvres. Qu’est-ce que c’était bon de faire l’amour. Qu’est-ce qu’il aimait ça. Un fin sourire illumina ses traits alors qu’il ressassait les souvenirs de la veille. Ses yeux se posèrent finalement sur le reste de la chambre. Sur le parquet, les vêtements éparpillés, sur un tube de lubrifiant. Et enfin, sur le préservatif usagé. Ils traînaient tous avec arrogance au pied du lit.

Esteban s’assit au bord du matelas et s’étira, ses muscles roulant dans son dos. À travers la fenêtre on pouvait voir l’aube s’éveiller. Il était tôt, trop tôt. La couverture retomba sur le drap, il se retrouva nu, encore assis, et l’hiver vint lui rappeler à quel point le froid était rude. Il réussit tout de même à le braver, se levant enfin pour attraper son caleçon du bout des doigts. Il s’habilla. Ce fut lorsqu’il se retrouvait à ramper, à moitié caché par le sommier pour retrouver sa seconde chaussette que son hôte réapparut dans la pièce. Le rouquin releva la tête d’un coup ; leurs regards se croisèrent. Wayan se contenta d’arquer un sourcil, silencieux.

—   Hey, salut, bien dormi ? sourit doucement Esteban.

Il se releva, s’épousseta et coula son regard sur la chambre.

—   Il faut que j’y aille, le boulot m’a appelé, souffla Wayan.

—   Ah ? Tu m’as pas dit ce que tu faisais.

—   Toi non plus.

Esteban passa sa langue sur ses lèvres ; sa main effleura son poignet.

—   Rien d’exceptionnel.

Wayan haussa un sourcil et se dirigea à pas lents vers sa commode pour s’habiller.

—   Ça tombe bien, moi non plus.

Une bulle de silence les enveloppa dans son cocon, mais le rire clair du rouquin la fit imploser.

—   Si tu veux jouer les grands bruns ténébreux, ça sert à rien, j’ai déjà couché avec toi !

Esteban planta ses mains dans ses poches, jaugea son coup d’un soir avant de se faire à l’idée qu’il ne recevrait pas de réponse. L’autre se contentait d’enfiler son t-shirt blanc, sans un regard. Alors Esteban se tut, la mine boudeuse, la bouche retroussée.

—   J’trouve plus ma chaussette, tenta-t-il pourtant quelques secondes plus tard.

Le silence lui répondit encore alors Esteban perdit son sourire narquois pour tenter de la retrouver. Lorsqu’elle se dévoila, à demi-cachée sous l’un des oreillers, il la brandit au-dessus de sa tête dans un geste victorieux.

—   Je l’ai ! s’écria-t-il. Le saint Graal ! T’entends ça, Wayanou ?

Une pause. Il reprit :

—   Je peux t’appeler Wayanou, rassure-moi ?

Un long soupir s’échappa des lèvres de son hôte. Ce dernier glissa lentement le tiroir de sa commode et se tourna vers Esteban.

—   Non, soupira-t-il.

Esteban se laissa le temps d’enfiler sa seconde chaussette avant de pouffer :

—   Parfait. Wayan-nou.

Il lui offrit un sourire ravageur alors que le policier levait les yeux au ciel, excédé. Esteban fit rouler un élastique le long de son poignet puis s’attacha les cheveux. Tandis qu’il se coiffait, il ne décrochait plus un seul instant ses ardoises de son partenaire. Ses yeux étaient brillants, de malice et d’effronterie. Finalement, Esteban récupéra ses affaires pour suivre le brun en dehors de la chambre. Le parfum ambiant s’offrit à lui. L’appartement de Wayan était sobre, mais il sentait bon. Le bout de l’index du rouquin glissa le long d’un meuble ; il observa quelques cadres vides de photos. Il arqua un sourcil, pourtant il ne se permit aucune réflexion. Il s’empara d’un bloc-notes ainsi que d’un crayon qu’il avisa sur un meuble. Un sourire au coin des lèvres, il se pencha sur le papier pour y inscrire son numéro. Lorsqu’il fit volte-face, il se permit un clin d’œil enjôleur à Wayan tandis que celui-ci revêtait déjà son manteau. Il lui sembla que Wayan accrochait quelque chose dans son dos, et ce détail ne lui échappa pas.

—   Faut que j’y aille, souffla Wayan.

Esteban acquiesça, tourna sur lui-même puis sourit :

—   Bye bye, petit appart’ tout sobre et bordélique !

—   Eh.

Un sourire trahit l’amusement de Wayan derrière son air renfrogné alors le plus jeune en profita pour lui lancer un regard taquin et interrogateur.

—   Bah quoi ?

—   Tu l’aimais bien, hier, mon appart’ bordélique.

—   Ah mais grave, je dis pas le contraire. J’y ai passé une merveilleuse nuit tu sais.

Wayan leva les yeux au ciel avant de pousser Esteban à travers l’encadrement de la porte, l’invitant à sortir. Le jeune homme étouffa un nouveau bâillement, une main sur sa bouche, l’autre derrière sa tête. En pleine journée, le couloir était plus lumineux, plus agréable, moins imposant. Ils descendirent les mêmes escaliers empruntés la veille, poussèrent les portes de l’entrée et furent accueillis par un ciel gris. Esteban s’avança sur le trottoir enneigé, pivota avant de porter un regard accusateur sur Wayan.

—   T’es quand même plus bavard quand t’es saoul…

—   Arrête de te lamenter, pouffa l’autre.

Esteban asséna une petite pichenette dans l’épaule du brun avant de rire. Un rire franc. Un rire léger. Un rire adorable. Ils s’échangèrent un sourire. Esteban en profita pour se faufiler entre les bras de son compagnon d’un soir. Ses paumes glissèrent le long de sa veste, puis dans son dos. Il colla son front contre le torse de Wayan. Les yeux fermés, il inspira un brin de son odeur fruitée. Le tissu était doux sous ses doigts ; ils glissèrent le long de l’échine de Wayan. Assez bas pour heurter une matière plus dure, semblant dépasser de son pantalon, comme tenue par des sangles. Ce fut suffisant pour qu’Esteban comprenne, alors il s’écarta, un grand sourire aux lèvres.

—   À une prochaine ? fit-il doucement.

Wayan acquiesça alors Esteban le salua d’un petit geste, avant qu’ils ne prennent des chemins opposés et que leurs ombres ne disparaissent dans le grand New-York.

La neige n’avait pas entièrement fondu, mais elle était sale, boueuse. Le nez vers le ciel gris, Esteban offrit ses joues rougies aux quelques flocons qui dansaient dans l’air. Il ramena les pans de sa veste contre son cou pour échapper au courant d’air glacé. L’aurore accompagna ses pas vers l’enseigne d’une petite librairie. Elle languissait, écrasée entre deux bâtiments, et si on ne se concentrait pas assez, on pouvait facilement la rater. Il observa les portes vitrées sur lesquelles l’écriteau « fermé » attendait sagement qu’on le tourne. Alors Esteban l’imita : il s’adossa contre le mur et lorgna la rue déjà bondée. Parmi la foule matinale, il distingua à peine plus tard une silhouette se détacher du troupeau. Elle s’arrêta, lui lança un regard sceptique puis déverrouilla la porte.

—   Qu’est-ce que tu fais là ?

—   Coucou, moi aussi je suis heureux de te voir, Asmar, pouffa le rouquin.

Il observa son ami pénétrer le magasin pour le suivre à l’intérieur. La porte tinta derrière sa chevelure de feu. Les sons de la rue, cachée derrière la vitre, s’étouffèrent, remplacés par le calme de l’échoppe. Asmar ne se laissa aucune once de répit. D’abord, il ouvrit la porte de son arrière-boutique et y disparut. Esteban en profita pour faire le tour des étagères. Aucune lumière ne l’éclairait, hormis celle calme émanant de la fenêtre. Il ne s’attarda pas, prit finalement appui sur le comptoir puis attendit l’arrivée du libraire. Il ne patienta pas plus longtemps : Asmar revint avec un balai. Il le lui tendit, sans un mot mais Esteban refusa en roulant des yeux.

—   J’vais pas passer le balai dans ta librairie.

—   Naël, insista le libraire sans lâcher le balai.

Les dents du rouquin grincèrent légèrement mais il accepta puis s’en empara. Il observa longuement l’objet avant de couler son regard vers son ami qui disparaissait déjà derrière l’arrière-boutique. Sa joue se gonfla mais il obtempéra : il se mit à balayer la pièce sans conviction. L’autre réapparut avec un carton qu’il déballa pour en sortir une colonne de livres. Ses mains glissèrent sur son front pour remettre l’une de ses mèches bouclées en place. 

—   Remballe ton air boudeur : tu vas me faire gagner un temps fou et je pourrais écouter ta requête.

Naël releva la tête vers lui.

—   C’était pas une requête.

Le vendeur pouffa en acquiesçant.

—   Ouais, c’est ça.

—   Alhem ! C’est pas une requête, gronda le roux.

Le libraire releva vers lui des yeux plissés, se redressa et croisa les bras sous son torse.

—   Et qu’est ce qui te fait venir dans ma boutique avant son ouverture si c’est pas une requête ?

—  J’étais avec un mec hier soir, je rentrais de chez lui, et je suis passé par chez toi pour te raconter.

Un sourire fendit le visage dur de son ami :

—   Ah ?

—   En fait…

—   Nettoie. Je t’écouterai après que t’aies balayé.

Naël s’exécuta.

Finalement, Alhem s’approcha de la porte pour en retourner la pancarte. Il attrapa ensuite un livre au hasard à travers ses étagères et s’assit derrière son comptoir. Sans un mot, Naël l’observait. Il s’accouda près de la caisse, juste à côté du roman que son ami venait de poser. Ses yeux s’attardèrent sur le manuscrit et Alhem répondit à sa question silencieuse :

—   Pour lire : plus tard. Quand y aura pas de clients.

Le rouquin acquiesça.

—   Bref, raconte maintenant, continua Alhem.

Un rire répondit à sa demande, et Naël s’assit à demi sur son comptoir, ignorant le regard sévère que lui lança son ami.

—   C’était trop bien.

—   Ok ?

—   Mais ce matin, il devait partir, pour le boulot.

—   Tragique, le coupa Alhem.

Naël pouffa puis se leva pour lui faire face.

—   Laisse-moi finir. On s’est habillés, et quand on était sur le point de sortir je l’ai vu attacher un truc dans son dos.

Alhem s’assura que personne ne rôdait dans les parages. Il plongea son regard d’obsidienne dans celui de Naël.

—   Un flingue ?

Le jeune homme acquiesça.

—   Je lui ai fait un câlin pour être sûr. Ouais, ça ressemblait à un flingue.

La clochette de la boutique tinta alors Naël se décala pour laisser le libraire accueillir son nouveau client. Son ami se pencha vers lui et susurra à son encontre :

—   Force de l’ordre ?

Naël haussa les épaules.

—   J’sais pas, souffla-t-il, sans lâcher le nouvel arrivant du regard, perdu plus loin dans les polars.

—   Hm…

Leurs regards se croisèrent pour un échange lourd de sens. Au fond de lui, Naël savait ce que ça signifiait. Ils le savaient tous les deux. Alhem lui disait d’être prudent. Il lui disait de faire attention. Mais pourquoi s’inquiéter ? Comme s’il pouvait réellement être en danger. Ça ne serait jamais le cas. Naël prit une grande inspiration et imita le client, se baladant dans les allées. L’effluve des vieilles pages remonta jusqu’à lui ; il en huma la mélodie poussiéreuse, s’en délecta. Son regard se perdit vers les ouvrages, les titres, les couvertures. Il s’attarda plus particulièrement sur un roman. Il s’en empara, en caressa la reliure du bout des doigts puis l’ouvrit au hasard. Il y plongea son nez avant d’en lire quelques lignes. Personne ne parlait dans la petite boutique. Seuls les pas de l’autre client accompagnaient la lecture du rouquin. Il le ferma, s’approcha de la caisse et le désigna de l’index à son ami.

—   Il parle de quoi ce bouquin ?

—   Lis-le.

—  J’ai lu un passage qui parle de la triade de Mc Donald, un truc du style, continua Naël.

—   Big mac, frites, sundae ? le coupa son interlocuteur.

Naël cligna des yeux, la bouche semi-ouverte, sans comprendre. L’information eut le temps de se frayer plusieurs chemins le long de son esprit avant qu’il n’étouffe un rire.

—   Putain, t’es con.

Alhem l’accompagna dans son rire, un sourire satisfait et victorieux accroché aux joues.

—   Bref, reprit Naël en faisant mine d’essuyer une larme au coin de son œil. Ça explique que les tueurs en série peuvent présenter des signes spécifiques durant leur enfance… Genre se pisser dessus.

—   Ouais ? P’t’être ?

Le libraire se pencha sur son propre roman, alors Naël insista :

—   C’est vrai ?

—   J’en sais rien. Pourquoi tu me demandes de quoi il parle si tu l’as lu ?

—   Pas entièrement, reprit Naël.

—   Alors achète-le, trancha Alhem.

Le jeune homme haussa les épaules et glissa le roman le long du comptoir. Alhem se redressa d’un coup, plus vif, il s’empara de l’article et l’encaissa avant que son ami ne puisse changer d’avis.

—   Vingt-quatre dollars.

Naël sortit de la monnaie pour lui tendre alors Alhem l’encaissa, satisfait.

—   Au fait, il s’appelle comment ? ajouta le vendeur alors qu’il glissait le roman dans un petit sachet en carton.

—   Le bouquin ? demanda Naël. Tu l’as sous les yeux.

—   Ton mec.

—   Ah ! C’est pas mon mec, pouffa-t-il. Il s’apelle Wayan. C’est beau Wayan, hein ? C’est indonésien, il m’a dit.

Naël attrapa le sachet. Il remercia son ami, alors que celui-ci le lorgnait toujours, une lueur indéchiffrable dans les yeux. Le roux se dirigea vers la porte, l’empoigna et dans un dernier sourire cordial, il lança :

—   Bisous Asmar !

—   À la prochaine, Esteban.

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