La Valse du Chaos — Chapitre IX

« So, fuck you anyway »

TW — Alcool

« Les coïncidences sont les pires ennemies de la vérité. »
— Gaston Leroux

La grille de sécurité glissa jusqu’au sol dans un bruit sec. Alessia soupira. Le local lui faisait tristement face, sans lumière, sans bruit, sans vie. Elle glissa une de ses mèches brunes derrière son oreille et resserra l’emprise sur son sac à dos. Que pouvait-elle faire ? De toutes façons, elle perdrait son restaurant. Qu’est-ce qui ne marchait pas ? Alessia se résigna, observa sa montre et tenta de se redonner du courage. 

Elle avait reçu un message vers onze heures le matin même, et c’était peut-être le seul réconfort qu’elle trouverait ce soir. La neige accompagna son trajet jusqu’à la devanture de la librairie, alors que la nuit s’installait paisiblement, inconsciente de la mélancolie qui animait la cuisinière. Alessia entra dans la boutique ; la chaleur l’accabla. Elle ouvrit légèrement sa veste en souriant au vendeur qui lui sourit en retour.

—   Alessia, c’est un plaisir de vous revoir.

La jeune femme ôta ses gants, les planta dans sa poche et s’approcha.

—   Vous vous souvenez du nom de tous vos clients ?

—   Seulement les plus jolis, lui sourit-il en s’agenouillant.

Il tira un carton jusqu’à lui pour le fouiller, mais Alessia ignora son mouvement : elle resta focalisée sur sa phrase, mitigée entre désagrément et fatigue. Le vendeur releva la tête vers elle en remarquant son mutisme.

—   Je… je riais, vous savez ? J’ai une excellente mémoire, c’est tout.

Alessia acquiesça sans savoir quoi dire alors elle passa une mèche derrière son oreille. Le libraire se releva pour lui tendre un roman.

—   Si le livre vous plait, je vous l’enregistre.

Avec un sourire resplendissant, le vendeur glissa ses mains dans son dos pendant qu’elle lisait la quatrième de couverture.

—   Il me plait, affirma-t-elle.

—  Je trouve l’univers un peu complexe. Il y a tellement de descriptions ! Mais il s’agit d’un excellent écrivain. Il est français d’ailleurs, si ça vous intéresse. 

—   Je note. 

—   Douze dollars, alors ! déclara-t-il en souriant.

Après avoir payé en liquide, une sonnerie retentit dans le petit étal. Alessia passa une main dans ses cheveux et fouilla son sac à dos pour en sortir un vieux téléphone. Sans lâcher le vendeur du regard, elle porta l’appareil à son oreille et articula des excuses du bout des lèvres. Celui-ci se contenta de secouer ses boucles noires, un grand sourire aux lèvres.

—   Wayan, gratifia-t-elle son interlocuteur.

Le libraire leva des yeux surpris vers elle avant de plisser le nez. Le livre en main, il attrapa un sachet en papier qu’elle refusa d’un geste. Il le lui tendit et elle le glissa dans son propre sac.

—   Ce soir au Mc Sorley’s ? Je sais pas, si c’est pour que tu m’abandonnes comme la dernière fois, j’ai pas envie.

Le vendeur prit tout son temps pour lui tendre le ticket de caisse. Un sourire brisa la commissure des lèvres d’Alessia ; elle offrit un signe de tête cordial au vendeur. Il lui sourit en retour alors qu’elle s’éloignait du comptoir.

—   Bon. Ok. Vingt heures, alors ? conclut-elle. 

Le jeune homme inclina la tête. La cuisinière posa une main sur la poignée de porte avant de se tourner vers lui. Son téléphone contre sa poitrine, elle s’humecta les lèvres :

—   Au fait, je ne connais pas votre nom.

Le sourire chaleureux du vendeur rayonna dans la pièce.

—   Asmar ! Je m’appelle Asmar.

Alessia acquiesça, sourit puis le remercia avant de sortir dans le froid. Il la salua à son tour mais ses mots s’évaporèrent dans la nuit naissante. Encore sûr de rien, Alhem se perdit dans la contemplation silencieuse de la lune sous un ciel dégagé et clair.

À dix-neuf heures et quelques, une vibration sonore s’empara de la chambre. Alors, couché sur le ventre, Naël dut rouler sur son matelas pour attraper son téléphone. Il le souleva au-dessus de sa tête pour savoir qui l’appelait. En voyant le nom d’Alhem s’afficher, il souffla. Peut-être que l’appel qu’il attendait ne viendrait jamais. Il décrocha :

—   Tu me fais avoir de faux espoirs.

Un rire lui répondit :

—   Ok, si tu veux, Naël. Je voulais te proposer d’aller au bar, ce soir. J’ai une surprise, je crois.

Naël se redressa dans son lit en lorgnant celui d’en face.

—   Une surprise ?

Un nouveau rire, un raclement de gorge, puis plus rien.

—   Tu crois, t’es pas sûr ? Ça n’a pas de sens, reprit Naël.

—   Allez, tu verras. Je t’expliquerai. On s’y rejoint ?

—   À l’habituel ?

—   Non. Je t’envoie l’adresse. Vingt heures.

Alhem ne laissa pas le temps au rouquin de répondre : il raccrocha. Naël observa la notification d’appel s’effacer, puis son écran de verrouillage vide. Il soupira et laissa tomber son bras contre son lit. Après avoir mémorisé l’adresse, il enfila sa veste, attrapa ses clés et quitta sa chambre. À pas lents, il traversa un couloir rectiligne, blanc et vide avant d’emprunter un escalier pour atteindre l’étage inférieur.

La nuit, le Centre ressemblait aux vieilles prisons que Naël avait déjà pu voir dans les films. Il s’amusait à s’en faire la remarque, parfois, quand il traînait entre sa chambre et la cafétéria. En levant le nez vers le plafond, les néons lui brûlaient la rétine. Aucun d’entre eux ne grésillait jamais : Naël n’avait jamais pu se donner l’impression d’être le personnage principal d’un film d’horreur, malheureusement. Sa maison était bien trop entretenue pour donner cette illusion. En vingt-et-un an, il n’y avait jamais perçu le moindre grain de poussière. Parfois, des mouchoirs tombés de poches sans qu’on s’en rende compte traînaient au milieu du couloir mais ces preuves disparaissaient presque aussitôt. Il s’arrêta lorsque la silhouette de l’un de ses amis se découpa devant lui.

—   Salut Minus, sourit-il.

L’interpellé se tourna.

—   Salut toi !

Naël jaugea les mains gantées de son interlocuteur : il percevait les griffes acérées qu’elles dérobaient aux yeux des mortels. Son ami retira ses gants pour le saluer.

—   Par contre, prévint Naël, j’ai pas trop de temps. À ce qu’il parait, Al a une surprise pour moi.

Minus arqua un sourcil.

—   Bonne surprise à toi, alors.

—   Tu viens avec moi ? sourit Naël.

—   Où ça ?

—   Dehors.

Minus se mordit la lèvre, grimaçant, il refusa la requête poliment. Sa réaction extirpa un petit rire à Naël qui s’effaça dans les néons artificiels. Il se détacha pourtant de leur conversation pour descendre vers le parking souterrain.

Wayan tapota distraitement les rainures du bois. Son menton reposait dans la paume de sa main alors que son regard flottait distraitement dans le bar. Il oscillait entre les clients et le paysage offert par la vitre sur sa gauche. Dehors, la neige recommençait à tomber paisiblement ; le vent la faisait danser dans toute sa légèreté. Elle n’avait aucune attache, elle volait. Un soupir s’échappa des lèvres de Wayan pendant qu’il remuait l’alcool dans son verre. Ses yeux se haussèrent vers l’entrée du bar où ils remarquèrent la tignasse brune de sa meilleure amie. Le bourdonnement ambiant l’empêcha de l’appeler mais il attira son attention en levant sa main. Elle s’approcha en évitant de bousculer le serveur, posa son sac sur la banquette et prit place face au brun.

—   Tu dors assez ? questionna-t-elle.

Un sourire éreinté s’empara des traits de Wayan.

—   Et toi, hein ? T’as vu tes cernes ?

Cernée à son propre jeu, Alessia glissa ses doigts contre les poches sous ses cils avant de lever les yeux au ciel. Wayan étouffa un petit rire. 

—   On est les mêmes, que veux-tu, rétorqua Alessia. 

Elle s’empara de la carte qu’elle parcourut du regard avant de lever le nez vers le verre de son meilleur ami.

—   Du whisky, déjà ?

Après s’être plus confortablement installé dans son siège, Wayan haussa les épaules. Alessia réfléchit un instant puis finit par choisir la même boisson que son ami lorsque le serveur approcha. Wayan s’empara de son verre et le leva vers elle :

—   Alors le restau ?

—   Compliqué, soupira la cuisinière. Le prêt de la banque commence à s’épuiser, les clients sont pas vraiment nombreux et mon deuxième serveur s’est fait la malle. J’ai du mal à joindre les deux bouts et j’ai beaucoup trop d’invendus.

Elle lui offrit un sourire triste, s’empara du verre qu’on venait de lui apporter pour heurter celui de Wayan.

—  Bref, enchaîna-t-elle, je fais faillite avant même d’avoir réellement pu diriger un restaurant.

—   Quelle merde, souffla-t-il.

—   Tu l’as dit.

Wayan fronça les sourcils.

—   Ils ratent la meilleure cuisine italienne du monde, c’est leur problème.

—  C’est surtout le mien… se lamenta-t-elle. Je pensais que ça serait plus simple avec mon propre restaurant. J’en pouvais plus de cuisiner pour mon ancien patron.

—   Je sais, l’interrompit Wayan.

Un sourire encourageant et il posa sa main à plat pour l’inviter à l’étreindre. Alessia n’hésita pas : ses doigts s’y réfugièrent.

—   Mais j’avais tout faux, geignit-elle. Je suis vraiment dans la merde.

Sa voix se brisa entre rires et lamentations. Wayan se mordit la lèvre en accentuant leur caresse.

—   Ça va s’arranger.

Alessia acquiesça, pensivement.

—   Et toi alors, ton enquête, ça avance ? demanda-t-elle pour fuir le sujet.

Encore une fois, les iris vertes de Wayan vinrent balayer les flocons qui blanchissaient la ville. Il baissa les épaules, souffla et lança un regard lourd de sens à son amie.

—   Bof.

Elle tapota ses doigts contre la peau de Wayan.

—   Ouais, on sera toujours des galériens, tous les deux, hein.

—   Faut croire.

Un rire échappa à l’inspecteur, un rire amer, un rire triste. Toute sa mélancolie, tout son mal-être, Alessia le lisait sur son visage, alors, elle le réconforta d’un sourire. Elle leva son verre pour s’imprégner de l’odeur du whisky ; elle n’aimait pas boire pour étouffer sa tristesse, mais ce soir, peut-être pourraient-ils se vider l’esprit. Leurs paroles, au contraire de les libérer, amplifiaient le poids de leurs vies. Une ambiance lourde les engloutit dans son mur de brume. À côté d’eux, les verres, les rires, les éclats de voix, les chaises, l’alcool, la musique les enfonçaient encore plus dans leurs sombres idées. Telles des aigles noirs, les tensions silencieuses les survolaient. Alors Wayan les repoussa en proposant à son amie d’oublier tout pour ce soir. Alessia leva sa boisson :

—   Tu sais bien que je suis toujours partante pour ne pas plomber les soirées alcoolisées.

Wayan huma l’air, un sourire espiègle au coin des lèvres. 

La soirée s’enchaîna. Leurs conversations filaient comme leurs verres avec une aisance naturelle que Wayan adorait.

—   Je me suis remise à la lecture au fait, déclara Alessia. J’ai trouvé une jolie librairie et le vendeur est sympa.

L’intérêt de Wayan s’éveilla quand elle mentionna la sympathie du vendeur. Sans se départir de sa curiosité, il lança : 

—   T’es sûre d’y aller seulement pour tes bouquins ?

La cuisinière roula des yeux, laissa traîner le silence avec une gorgée puis reposa sa boisson. Son regard se posa sur le barman, puis sur la rangée d’alcool derrière lui.

—   Le libraire est… Plutôt pas mal, je te le concède.

Entre arrogance et joie, un bruit rauque de satisfaction s’échappa de la gorge de Wayan. Il lui lança un sourire au parfum alcoolisé. Alessia rétorqua par une pichenette. 

—   Et… est-ce que tu voudrais tenter un truc avec lui ? railla-t-il.

Elle haussa les épaules.

—   Je ne cherche pas de relation sexuelle, souffla-t-elle sans décrocher son sourire de ses lèvres. Mais il est mignon. Si j’apprends à le connaître… pourquoi pas ?

— Ça me fait trop bizarre de te voir en quête amoureuse.

La cuisinière pouffa.

— Je ne suis pas en quête amoureuse. 

— Mais il te plait.
Alessia tenta un regard sévère, démenti par le rictus au coin de sa bouche. Wayan essaya de retenir son rire sonore qui se transforma vite en toussotement rauque. Il n’en fallut pas plus à Alessia pour rire à son tour. 

Le calme revint quelques secondes plus tard. Ils dévièrent à nouveau, commandèrent une cruche d’eau ; leurs conversations passèrent de nouvelles insolites à souvenirs farfelus. 

La cuisinière se désintéressa de la discussion, ses yeux fixés sur l’entrée du bar. Intrigué, Wayan se tourna, un coude sur le dossier de la banquette pour épier un homme à la peau foncée. Ses cheveux bouclés encadraient son visage long et ses grands yeux en amande. Il portait une grande veste surmontée de ce qui ressemblait à une fausse fourrure. Leurs regards se croisèrent. L’inconnu les jaugea quelques secondes avant que son visage ne s’illumine. Il s’approcha.

—   Alessia, déclara-t-il.

La cuisinière l’observa et lui sourit.

—   Asmar.

Devant l’air intrigué de son meilleur ami, Alessia glissa ses cheveux sur une épaule et les présenta :

—   Wayan, Asmar. Asmar, Wayan.

Le brun salua le nouveau venu d’un sourire cordial tandis que ce dernier lui offrait une poignée de main.

—   Et vous vous connaissez d’où ? questionna Wayan, perplexe.

Il savait que son amie ne sortait pas souvent et qu’elle évitait au maximum de se sociabiliser.

—   Il tient la librairie dont je t’ai parlé, souffla-t-elle.

L’information prit tout son temps pour atteindre Wayan. Cependant, lorsqu’il réalisa ce que cela voulait dire, il plissa lentement les yeux. C’était une trop grande coïncidence. Il offrit un semblant de sourire au nouvel arrivant et l’invita à se joindre à eux, sous le regard interrogateur d’Alessia.

—   À moins que tu n’attendes quelqu’un, releva Wayan. 

—   J’attends un ami, mais ça me ferait plaisir de me joindre à vous.

Asmar sourit à la cuisinière et Wayan n’en rata aucune miette. Pour l’inviter à s’asseoir à ses côtés, Alessia retira ses affaires et se décala. Le hasard sembla opportun à Wayan : si la présence du libraire pouvait aider Alessia à oublier la chute de son restaurant, il devait le faire rester. Il leva son verre vers Asmar.

—   Ça nous fait plaisir aussi de voir de nouvelles têtes.

Ils s’échangèrent des sourires joyeusement calculés, tous les deux ignorants des intentions de l’autre.

Ses doigts dansaient sur le volant au rythme des basses. Le son frappait fort, résonnant dans l’habitacle ; Naël laissait sa tête voguer au gré de la musique. Parfois, il chantonnait quelques phrases puis s’arrêtait. Son regard balaya la route devant lui.  Et s’il n’y avait pas de surprise ? Il n’y avait pas réfléchi. Un frisson parcourut toute son échine : il avait toujours détesté que son ami lui fasse des « cadeaux ». Une pression inconsciente s’empara doucement de sa gorge.

         « So, fuck you anyway » souffla-t-il en même temps que le chanteur.

La batterie tonna d’un coup, le son s’arrêta. Il s’humecta les lèvres et la radio reprit. Un feu rouge vint suspendre sa route quelques instants, alors Naël profita de l’arrêt pour effleurer son poignet. D’abord d’une emprise délicate, mais elle se resserra bien vite sur sa peau et ne se relâcha que lorsque le feu passa au vert.

Naël coupa le moteur après s’être garé sur le parking du bar. Quand la musique s’arrêta, il se laissa glisser le long de son siège, les yeux fermés. Réfugié dans le silence qui venait de s’imposer, il admira la petite pellicule de neige qui se formait déjà sur son pare-brise. Le roux resta suffisamment longtemps enfermé dans sa voiture, les yeux rivés vers le ciel, les bras contre son torse pour qu’Ahlem s’impatiente et lui envoie un sms. Naël soupira avant de se diriger à pas lents vers le bar. 

Dès qu’il poussa la porte d’entrée, un nouvel univers s’offrit à lui. Un souffle chaud l’accueillit ; il savoura sa caresse sur sa peau brûlée par le froid. Les rires, les bruits de vaisselle, le tintement des verres et les discussions l’accaparèrent. Un mélange d’effluves alcoolisées lui parvint. Il en repéra les essences sucrées et amères, acide et sèches, douces et brutes. Il balaya l’endroit du regard : dans les coins se dessinaient de longues banquettes en cuir, séparées des autres tables par de petites allées. Le tout pivotait autour d’un large comptoir central qui dissimulait des étals d’alcools et de verres. Il s’avança. Dans la foule assise, il peina à trouver Alhem. Ce fut son sourire qu’il captura en premier. Il fronça le nez en le voyant accompagné, mais il se contenta de s’approcher. On ne s’était pas encore aperçu de sa présence, pourtant, lui, distingua aisément Wayan en compagnie du libraire. Il s’arrêta à leur hauteur ; les regards se portèrent vers lui. Comment ces deux-là pouvaient-ils être ensemble à la même table ? Il n’en avait aucune foutue idée. Mais si Wayan se révélait être la surprise d’Alhem, elle lui était des plus agréables.

—   Esteban ! sourit Alhem, faussement innocent.

Wayan plongea dans les prunelles acier du nouvel arrivant. 

—   Coucou Asmar, commença le rouquin, Wayan, et…

—   Alessia.

—   Enchanté Alessia, moi c’est Esteban.

La cuisinière fronça le nez ; Esteban ne lâcha plus son amant des yeux.

—   Vous vous connaissez Wayan et toi ? questionna Alessia.

Un silence s’empara du petit groupe. Wayan et Esteban échangèrent un regard alors le rouquin prenait place à côté de lui en acquiesçant. La cuisinière soutint le regard du brun, qui haussa les épaules.

—   Ouais, souffla-t-il.

—   C’est marrant les coïncidences ! ricana Asmar.

Esteban plissa les yeux devant la remarque de son ami. Ils savaient tous les deux qu’il ne s’agissait pas que de ça.

—   Et vous, vous vous connaissez d’où ? demanda-t-il, curieux.

—  Eh bien, commença Asmar, Alessia est venue dans ma boutique deux fois alors quand je l’ai vue, j’ai voulu la saluer et puis Wayan m’a invité à rester avec eux.

Esteban posa son coude sur la table et sa joue dans sa paume. Ses yeux rencontrèrent les verres d’eau puis la cruche alors que son doigt traçait un cercle irrégulier sur le bois. 

—   Qui boit de l’eau dans un bar ? se moqua-t-il.

—  C’est pour faire passer les quatre autres verres de whisky, claqua Alessia en retour.

Esteban ricana dans sa barbe avant d’attraper la carte pour réfléchir à sa commande.

—   Moi je vais partir sur un cocktail, je pense…

—  Vous vous connaissez d’où, alors ? Vous ne l’avez pas dit, feinta le libraire, un grand sourire aux lèvres.

À l’unisson, les concernés relevèrent leurs têtes. Leurs regards se croisèrent. Un rire de malaise s’échappa des lèvres du rouquin ; il lorgna Wayan du coin de l’œil avant de plonger dans le regard bien trop amusé de son meilleur ami.

—   On s’est rencontré dans un bar, fit Esteban.

Le pli du front d’Alessia s’accentua : elle lança un regard circonspect à son meilleur ami.

—   Et tu m’en parles pas ?

Wayan haussa les épaules. Profitant de cet instant de blanc, Esteban interpella un serveur pour lui commander un Sex on the beach.

D’abord hésitantes, leurs conversations s’affirmèrent. Plus ils parlaient, et plus Esteban trouvait un charme fou à Wayan. Il laissa ses doutes de côté : il ne savait pas si c’était le mystère qui planait au dessus du brun qui l’attirait ou ce jeu exaltant, si Wayan s’avérait être policier. 

La fermeture du bar les poussa à sortir, alors, la tête vaseuse et l’esprit niais, Esteban affronta les températures basses. Sa fougue, embrumée par la joie, lui dicta de courir sur le parking. Il ne neigeait plus, mais il leva les mains vers le ciel pour tourner sur lui-même. Wayan l’observait de loin, un petit sourire au coin des lèvres. Soudain, un vent glacial les mordit en plein visage. Cela n’altéra pourtant pas la bonne humeur d’Esteban. Ce fut face à sa voiture, qu’il s’arrêta de sourire. Il fit volte-face, à l’autre bout du parking et hurla :

—   Asmar tu as bu ? J’ai besoin d’aide pour rentrer !

Un rire lui répondit, précédé d’un hochement de tête. Son ami s’approcha de lui pour le soutenir en glissant un bras dans son dos. Dans la pénombre, ils réussirent à distinguer les signes de main de leurs camarades de beuverie. Tout à coup, Esteban s’arrêta sous le regard interrogateur d’Asmar. Après avoir jeté un regard en arrière, il fit demi-tour et se précipita vers Wayan ; il se jeta sur ses lèvres dans un éclat de rire pour l’embrasser à pleine bouche. Wayan eut à peine le temps de fermer les yeux et de plonger dans leur baiser qu’Esteban le rompait déjà, la bouche humide, le nez rose. Il s’écarta de ses bras avant de lui sourire.

—   Je récupère ma tuture demain, affirma-t-il d’un air assuré.

Wayan opina du chef en se mordant la lèvre puis l’observa s’éloigner à nouveau. La lune, haute dans le ciel, illuminait le sourire qui éclatait sur le visage du brun.

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